Julien Prévieux, artiste né en 1974, a écrit et envoyé aux services des ressources humaines de multiples entreprises ces lettres de non-motivation (sans CV donc) depuis 2000 jusqu'à l'été 2007. D'abord présentées en galerie (chez Jousse Entreprise) encadrés sous verre, ces lettres sont des réponses à des annonces de recrutement pour tout types d'emplois (pas mal de commerciaux, mais aussi chauffeur, coupeur de verre, managers, techniciens divers, infirmier). Ce livre en rassemble une trentaine, présentées selon la même procédure : l'annonce au recto suivie de la lettre de Julien Prévieux en face de la réponse qu'il a reçue. Quelques lettres en fin de volume sont restées sans réponses. Ce qui relève du gag au premier abord se révèle être aussi un véritable travail littéraire, jouant sur un format, donc un type d'écriture et surtout un mode d'adresse à cet autre invisible, inconnu et chimérique. C'est selon cet angle que ces choix se révèlent hautement comiques, idiots, absurdes, agressifs, déplacés mais toujours ludiques et drôles. Le flux de son écriture est très limpide, il ne sent jamais l'effort, ni la lourdeur pour arriver à un bon mot. Il a mis dans l'écriture et la relecture tout le sérieux d'une jeune diplômé écrivant sa première lettre : frais, disponible, sincère et totalement engagé.
Prévieux semble avoir compris progressivement que ce type d'écriture à la chaîne, en série, le plaçait dans des rôles à jouer, des rôles non pas inventés puis évoqués dans le texte mais proprement produits par l'écriture. Avec ce livre entre les mains, nous sommes à la fois Julien qui rédige ces lettres ET en même temps leur destinataire, leur lecteur. Cette double place psychique et symbolique participe dans leurs glissements et malajustements aux éclats de rire qu'on en tire.
Le ton, le choix du vocabulaire, le "vous" ou le "tu", la distance, la complicité, la franchise ou l'abstraction de son adresse à l'autre des RH sont variés. Il utilise une réelle technicité de l'expression (la lettre à Knauf Platres), ou bien compose une lettre en copier/coller de verbes et d'adjectifs similaires au style des annonces (la lettre à PROSECA), et va jusqu'à écrire une lettre en langage informatique (lettre à Neopost). Il écrit même une méta-lettre évoquant en détail la lettre de motivation parfaite qu'il avait écrite avant de la perdre et de ne pouvoir en donner que la représentation optimisée, idéale, synthétique et publicitaire, finalement similaire aux formules descriptives du poste à pourvoir.
Il joue au naïf et au con, sans perdre de vue son idée, car chaque lettre est articulée autour d'une à deux idées qui suffisent à produire un monde, un personnage, une situation, un regard, qui sont chacun parsemés de formules qui font jaillir le rire, presque comme une trouvaille venue au fil de la plume, comme un don gratuit au lecteur.
Il amène aussi son univers et sa fantaisie personnelle, car si on lit d'abord les annonces et qu'on essaie de deviner sur quoi il va jouer, on est toujours pris en défaut. Sans démagogie facile ni stéréotypes, il s'invente des vies (le retraité, le paranoïaque, le champion de skate-board free style, ...) qui conditionne l'écriture et produisent des formules hilarantes et totalement extra terrestres ! On passe d'une dénonciation politique des activités d'entreprise (Henkel) à une analyse sémiologique et iconographique de l'esthétique des annonces elle-même, de la rêverie au récit d'anticipation (une lettres est écrite depuis l'an 2067 !!!). Le plaisir à lire ce recueil vient du ton toujours renouvelé, pas dénonciateur (ce serait trop facile) car l'enjeu est profondément celui du langage. Ca met en jeu les façons dont la culture travaille et produit la langue, les rapports de pouvoir, les rapports d'émetteur et de récepteur, et notre condition d'humain multidimensionnel face à l'obligation à se décrire et de se réduire dans des mots. C'est le coté Jean-Charles Masséra/ Michel Houellebecq qui documente un état de nos relations au langage et profite de l'espace et de l'identité artistique qui est la sienne pour inventer des places habitables dans la langue.