Le pianiste et leader du groupe suédois E.S.T. est mort le 14 juin 2008 suite à un tragique accident de plongée dans l'archipel de Stockholm. Son décès met fin à l'une des plus belles aventures du jazz actuel et à une discographie exemplaire dans laquelle on épinglera From Gagarins Point Of View (1999), Good Morning Susie Soho (2001), Seven Days Of falling (2003), Viaticum (2005), Tuesday wonderland (2006) et Live In Hamburg (2007). Avec ses deux compatriotes, Dan Berglund (basse) et Magnus Oström (batterie), Esbjörn Svensson venait de terminer pour le label allemand ACT le mixage de son dernier disque, Leucocyte, édité après sa mort dans la forme que le trio avait prévue et qui restera donc comme un ultime testament de son art. Enregistré en deux jours à Sydney en 2007 à l'occasion d'une tournée australienne, Leucocyte poursuit une quête, entamée il y a longtemps, vers une fusion entre un jazz profondément lyrique hérité de Keih Jarrett et des sonorités actuelles où percent l'influence de groupes de rock alternatif, ambient ou progressif comme Radiohead ou Brian Eno. Toutefois, la formule a ici été poussée plus loin. Les deux longues suites (Premonition qui s'étend sur 23 minutes et Leucocyte sur 27) qui constituent le coeur de l'album sont une percée dans l'inconnu. Par leurs sonorités inusitées et le foisonnement organique des trois instruments en perpétuelle interaction, la musique s'infiltre au plus profond de l'esprit avec une puissance qui semble d'abord chaotique mais qui est en réalité organisée jusqu'au niveau le plus microscopique (comme la course des leucocytes dans les vaisseaux sanguins). Voici une musique qui circule, capte l'attention et absorbe l' énergie à l'instar d'un disque de rock. Certaines sections comme Still, Leucocyte - AB Initio ou Leucocyte - AD Infinitum sont carrément expérimentales, les bruitages et l'électronique prenant alors le pas sur les instruments acoustiques. Pourtant, le jazz n'est pas oublié et, sur des titres comme Ajar ou Jazz justement, le trio réaffirme sa capacité à improviser sur des structures modales dans un cadre plus conventionnel. Sans être le meilleur disque de E.S.T. (optez plutôt pour
Good Morning Susie Soho ou
Live In Hambourg), Leucocyte marque une évolution du trio et se profilait probablement dans l'esprit de leurs créateurs comme une oeuvre de transition vers quelque chose d'autre : on aurait bien aimé savoir quoi !