Extrait de l'introduction :
L'auteur de cet ouvrage n'est pas étrangère au sujet traité. Bien que plusieurs générations l'en séparent elle fait partie, à l'instar de nombreux historiens de l'immigration, des «issus de...». Cet aveu biographique, énoncé en avant-propos, entend désigner la posture spécifique de ceux qui revisitent l'histoire contée dont ils ont hérité. Or cette histoire-là, en dépit de la multiplicité des parcours et de la diversité des filiations de ses narrateurs, a eu pour particularité de se dire et redire de façon étonnamment semblable. Elle racontait, d'abord et avant tout, une multitude de destins exceptionnels rassemblés en un vaste panthéon de poètes, d'écrivains, de politiciens, d'artistes, de penseurs. D'où son irréductible singularité... Les bouleversements de la Révolution d'Octobre en donnaient l'explication : la part de la société russe anté-bolchevique, alors en situation de pouvoir et de savoir, avait été contrainte à la fuite. Cette histoire-là n'est en rien une histoire fausse, elle n'a de faux que d'être partielle.
Ces récits, devenus mythes avec les années, ont longtemps détourné l'attention de ce qu'il en était véritablement des trajectoires sociales des centaines de milliers d'hommes, de femmes, de familles qui, au lendemain de la guerre civile, se sont présentés aux frontières orientales de l'Europe comme réfugiés. Pour revisiter cette histoire, pour observer la diversité des parcours, enquêter sur les identités sociales forgées ou reconfigurées par la migration, il convenait, dans un premier temps, d'adopter des points de vue «extérieurs», de considérer la façon dont cette histoire a été perçue et infléchie par les instances internationales et les différents pays d'accueil. C'était là une vaste entreprise.
Avec la «question russe», en effet, a émergé en Europe la «question des réfugiés», groupe social jugé nouveau qui, par son ampleur, demandait une action concertée. Dès lors l'histoire des Russes en exil s'est confondue avec la progressive institutionnalisation du «réfugié». Institutionnalisation qui, sous l'égide de la Société des Nations, a été impulsée par la création du premier Haut-commissariat aux Réfugiés. Cette prise en charge, jusqu'alors inédite, caractérisée par une étroite collaboration entre acteurs étatiques, internationaux, et associatifs, amène l'historien à considérer le rôle de l'action internationale dans l'orientation même des trajectoires des réfugiés.
L'histoire sociale de l'exil russe ne pouvait être dissociée de celle de l'assistance humanitaire. Ce terme regroupe un ensemble d'interactions multiples qu'il s'agissait de démêler pour reconstituer la genèse, les caractéristiques et la portée de l'action internationale. De cette étude est ressorti un constat majeur : l'implication des réfugiés dans la mise en oeuvre des formes d'assistance, le rôle significatif des organisations russes d'entraide dans l'élaboration des actions engagées en Europe. L'histoire sociale de l'exil russe ne pouvait se faire sans que soient distingués «assistants» et «assistés» chez les exilés eux-mêmes. On retrouvait alors, mais d'une autre façon, cette «spécificité russe» portée par la voix unanime des récits : l'importance des élites au sein de cette émigration. L'enquête faisait apparaître à travers leur engagement très singulier dans la structuration de l'entraide, leur rôle décisif dans l'organisation de la collectivité. Le retour à l'histoire interne de l'émigration russe s'imposait, et la première interrogation portait à l'évidence sur l'impact du lien communautaire dans la capacité d'adaptation des réfugiés. Ce lien, formalisé dans un univers associatif extrêmement divers, touchant pratiquement tous les domaines de la vie sociale, a effectivement tenu une place centrale dans le devenir des Russes en France.