L'Heure du Loup (Vargtimmen) et la Honte (Skammen) sont deux films d'Ingmar Bergman, étrennés en 1968 en France (décembre 1967 en Suède pour Vargtimmen). Ils ont pour points communs d'être en noir et blanc, d'être centrés sur un couple, joué dans les deux cas par Liv Ullmann et Max von Sydow. Pour des raisons différentes, ce sont des oeuvres sombres et pessimistes. Chaque film est sur un côté du même disque. Les bonus sont forcément limités : pour chaque film, 3 mn de souvenirs de Liv Ullmann et le rappel écrit de la filmographie de Bergman.
Film d'horreur et film fantastique, L'Heure du Loup est à la fois le plus impressionnant et celui dont l'intérêt, la première fois qu'on le voit, est le plus inégal. Certains passages de monologues, particulièrement au début, demandent un effort d'attention, alors que les passages oniriques et fantastiques frappent et laisseront longtemps leur impression maléfique dans la mémoire. Mais les premiers aident à la compréhension des seconds, même si l'interprétation reste ouverte. On se demande souvent si le personnage rêve, s'il se souvient ou s'il est dans la réalité. Personnellement, même si le film est éprouvant, j'ai eu l'envie de le revoir aussitôt pour mieux le comprendre. Je n'en dirai pas plus sur cette question, si ce n'est que la culpabilité et l'angoisse... mais en voilà assez.
Beaucoup de passages sont techniquement très réussis, très beaux plastiquement, comme l'arrivée en bateau sur l'île, la scène du repas, avec la caméra qui tournoie autour de la table, l'emploi signifiant de la surexposition et de la sous-exposition. On apprécie de voir Naima Wifstrand (c'est la dernière fois dans un film de Bergman), Gertrud Fridh, avec sa féminité si profonde, et tous les participants des scènes au château, excellents et excellemment employés.
Jusqu'au début des années 60, Bergman a été un maître de la narration et la plupart de ses films antérieurs à cette époque ne sont pas pour grand chose dans sa réputation de cinéaste ennuyeux et élitiste auprès d'un certain public, qui d'ailleurs les connaît rarement. Ensuite, il a choisi une manière plus austère, plus déroutante, plus exigeante pour le public, plus austère, renonçant à la fluidité narrative. Dans Vargtimmen, la rupture assez formelle avec l'histoire racontée est marquée par le rappel de l'oeuvre comme objet fabriqué : avant que commence le film, on entend l'équipe de tournage, puis le réalisateur annonce qu'on tourne; de même le titre réapparaît sur l'écran au beau milieu du film. On rappelle tout de même que Bergman rejoint de manière plus hardie certains procédés de Sacha Guitry.
On avait reproché à Bergman de faire un cinéma apolitique, comme si la dimension critique de son discours ne se suffisait pas à elle-même. En faisant de La Honte un film sur la guerre, il semble répondre à ses critiques, mais il n'est pas certain qu'il les ait désarmés. La guerre traitée ici apparaît vite comme une guerre civile, mais les protagonistes sont décrits de façon rigoureusement semblables et leurs motivations restent ignorées. "La libération" apparaît particulièrement dérisoire. Les militants n'auront pas leur compte. C'est l'absurdité de la guerre qui est le sujet, ainsi que la manière dont elle transforme les individus. Le féminisme de Bergman lui fait choisir une attitude différente pour la femme et l'homme du couple qu'on suit du début à la fin. Les soldats, dont la rapidité d'exécution est celle de troupes d'élite, n'en sont que plus terribles.
J'ai retrouvé avec plaisir Gunnar Björnstrand, si présent dans la première partie de l'oeuvre de Bergman. Vieillissant, il a un rôle qui n'a rien à voir avec ceux qu'on connaît. Il ne lui est pas donné de briller, mais à un certain moment, son regard noir continue d'impressionner. Von Sydow et Ullmann excellent, mais ce n'est pas une nouvelle. Dans ses diverses périodes, Bergman est resté un grand directeur d'acteurs. Le film a une plus grande continuité narrative que le précédent, mais il est largement aussi sombre.