Jacques Heers est un médiéviste prolifique qui, depuis sa retraite universitaire, publie énormément de synthèses sur le Moyen-Âge. Il est difficile de trouver une histoire des guerres d'Italie qui ne soit pas le seul récit du passage de Charles VIII et de ses successeurs dans la péninsule. Heers en profite donc ici pour combler une lacune évidente dans le domaine.
Vu ses connaissances en la matière, Heers aurait pu produire quelque chose de bien plus important et détaillé. Néanmoins, ce livre jouira probablement, pendant un temps, d'un monopole aux yeux de tous ceux que le sujet intéresse de loin et de tous les honnêtes hommes qui n'ont pas le temps de se plonger dans les revues spécialisées.
Le récit démarre avec la croisade de Charles d'Anjou, frère de Saint-Louis, que le Pape envoie à Naples et en Sicile pour le débarasser, enfin, des encombrants rejetons des Hohenstaufen, empereurs allemands. Le livre s'achève, trois siècles plus tard, avec la fin des entreprises italiennes de François Ier et les débuts de la mainmise Habsbourg sur l'Italie. Cette présence française, dont la mémoire collective ne retient que les points saillants (les Vêpres siciliennes, Fornoue, La Palice, Bayard, "chevalier sans peur et sans reproches", Marignan, "Tout est perdu fors l'honneur"), méritait bien un livre. Heers revient sur l'installation des Hohenstaufen, leurs conflits avec les Papes, la Croisade de Charles d'Anjou, la conquête de Naples, celle de la Sicile, presque aussitôt perdue, les règnes brillants des premiers angevins (Heers y est un peu rapide, sauf pour la reconstruction urbaine de Naples). Puis les dissenssions dynastiques, l'éloignement de Naples de ses points d'ancrage européens (la France et la Hongrie, où règnent des capétiens et des angevins), les querelles avec les papes et l'Aragon pour aboutir enfin aux "guerres d'Italie" proprement dites.
L'intérêt de ce livre est de remettre en perspective les interventions française des années 1490-1510 dans un temps long. Dans celui des trois oppositions successives qui se structurèrent au fil des siècles : opposition guelfe/gibelin, puis angevine/aragonaise et enfin française/habsbourgeoise. D'ailleurs, à l'histoire strictement chronologique de la présence française à Naples et en Sicile, Heers ajoute une intéressante synthèse finale sur les évolutions de la pratique guerrière entre le milieu du XIIIe et le milieu du XVIe siècle. C'est bien écrit, dynamique et instructif : utile pour le néophyte et l'amateur de moyen-âge ; peut-être pas indispensable aux fins connaisseurs de la dynastie angevine ou du royaume de Naples, qui trouveront certaines analyses un peu vieillies.
Edité par une petite structure catholique très à droite (Via Romana édite principalement Diesbach, des prêtres lefebvristes et Jean Madiran), le texte de Heers s'inscrit néanmoins dans les canons de la synthèse historique classique, si l'on excepte deux ou trois saillies contre les mensonges de l'école républicaine (ah son terrible complot pour cacher la vérité sur Charles d'Anjou...). Le lecteur intéressé peut, comme d'habitude, faire confiance à ce livre de Jacques Heers.