Voici un livre de 140 pages qui enchantent les yeux et l'esprit. Et qui rassure. Non, nous ne sommes pas totalement fous ou abrutis de ressentir un sentiment d'imposture, et plus encore de postures, devant nombre d'expositions d'art contemporain, mais aussi devant les foules qui s'entassent au musée, et défilent, l'appareil photo au cou, devant des oeuvres qu'elles ne comprennent pas, dont elles ne saisissent rien.
Quelle histoire veut-on nous conter ? Quels moments du monde se déroulent sous nos yeux ébahis ? Quel passé s'étale pitoyablement dans l'étron que l'on expose à nos curiosités les plus basses ? Rien, nada. Le vide absolu, la fin de tout. "L'oeuvre, comme excrément, n'est que matière : sans vie, sans force, ni forme." Jacques Derrida)
Aux fins, toujours pavées de bonnes intentions, de permettre aux masses (de plus en plus) ignares que nous sommes, de se "cultiver", on a démocratisé à tour de bras les lieux, et pour ce faire, on a bétonné l'art comme on bétonne à tour de bras les entrées de villes. Jean Clair fait preuve d'une pertinence rare quand il met en relation ces foules innombrables patientant aux entrées des musées, attendant des heures le privilège incertain de franchir le seuil de ces garde-meubles précieux" avec "la désertion, la disgrâce, le dégoût que semblent provoquer ces autres lieux du savoir que sont les écoles, les collèges, les lycées, orgueil de la Troisième République..."
Mais encore, au chapitre "Les abattoirs culturels" : "Les foules qui se pressent en ces lieux, faites de gens solitaires qu'aucune croyance commune, ni religieuse ni sociale ni politique, ne réunit plus guère, ont trouvé dans le culte de l'art leur dernière aventure collective."
On peut faire confiance à Jean Clair, conservateur général du patrimoine, historien de l'art, ancien directeur du musée Picasso, pour savoir de quoi (et de qui) il parle lorsqu'il évoque certains "artistes" contemporains, plus proches du trader que du peintre ou du sculpteur. La mutation s'est faite, selon lui, "à l'occasion des transformations d'un marché d'art qui, autrefois réglé par un jeu subtil de connaisseurs, directeurs de galeries d'une part et connaisseurs de l'autre, est de nos jours, un mécanisme de haute spéculation financière entre ou trois maisons de vente et un petit public de nouveaux riches".
Après les dernières pages de ce livre fort intéressant, on se dit que si Jean Clair est actuellement taxé de conservateur et réactionnaire, on se sent plutôt bien d'être traité, nous aussi, de la sorte par les bouffons qui veulent nous présenter leur jus d'étron comme le nouveau pigment à applaudir, et surtout à acheter.