Idées clés, par Business Digest
La pensée française a du mal à penser le marché dans ses dimensions morales et politiques. Un détour par la pensée anglo-saxonne permet de comprendre que le marché, idéologie dominante aujourd'hui, n'est pas nécessairement le lieu où la loi de la jungle et la barbarie malmèneraient la pensée et empêcheraient toute justice.
Les théories libérales de la justice sont traversées par le mal.
Même lorsqu'elles tentent de s'échafauder de manière exclusivement rationnelle et d'éradiquer le mal de la société juste, les théories libérales de la justice sont en fait hantées par des motifs pulsionnels et archaïques comme le sacrifice et l'envie.
Le marché est un agent de stabilité.
La société marchande, qui seule peut faire coïncider un ordre stable et un état de crise permanent, nous donne les moyens de penser une justice sociale immanente, c'est-à-dire non construite ou dirigée par une instance supérieure, quelle qu'elle soit.
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Quant aux chefs d'entreprises, ils sont nombreux à considérer que leur responsabilité est la création de richesse, voire la création de «valeur» pour l'actionnaire, dans la seule limite des contraintes imposées par la loi, la concurrence ou le rapport de force. D'autres s'attachent au contraire à conduire une action «citoyenne», soit en la justifiant par un bénéfice économique à long terme, soit en l'inscrivant dans une logique autre, celle de la morale individuelle, que celle-ci soit d'origine religieuse ou stictement humaniste.
La pensée libérale n'est pas mieux lotie. Méprisée, quand ce n'est pas ignorée, des intellectuels français et notamment des philosophes, elle ne fait donc pas partie du bagage intellectuel minimal, ni de «l'honnête homme» que voudraient construire nos universités, ni des «élites» issues de nos meilleures écoles.
Et pourtant, réconcilier l'individualisme libéral, fondement du succès économique, et justice sociale, condition incontournable de la viabilité des démocraties, voilà bien un des enjeux majeurs de notre temps, et notamment pour ceux que les circonstances, ou leurs qualités, ont placé à la tête des entreprises ou des divers rouages de la puissance publique.
Ce n'est pas le moindre mérite de Jean-Pierre Dupuy que d'avoir osé, il y a près de vingt ans, braver ce terrorisme intellectuel pour explorer cette philosophie libérale d'inspiration économique qui va d'Adam Smith à John Rawls, Friedrich Hayek et Robert Nozick en passant par Locke et les utilitaristes. Il fut notamment le premier à publier une version française (due à Catherine Audard) de l'oeuvre majeure de John Rawls, «Théorie de la justice», mais c'est véritablement sa réflexion critique qui nous a ouvert la compréhension de cette tradition philosophique anglo-saxonne qui restait étrangère à nombre d'entre nous. C'est la synthèse de cette réflexion critique que Jean-Pierre Dupuy nous propose dans «Libéralisme et justice sociale». Le point de départ en est naturellement l'analyse, pourrait-on dire «logique», des grand textes fondateurs de la pensée libérale. Tout en dégageant l'essentiel, Jean-Pierre Dupuy sait aussi en rendre manifestes toutes les ruses, toutes les contradictions cachées, toutes les difficultés plus ou moins éludées par leurs auteurs, non pour aboutir à une impasse, mais pour construire progressivement sa thèse, à savoir que «le marché contient la contagion panique dans les deux sens du mot : il lui fait barrage, mais il l'a en lui.»
La lecture de cette remarquable synthèse n'est pas toujours aisée même si Jean-Pierre Dupuy tente de nous guider pas à pas, en rattachant chaque fois qu'il le peut, les textes et les concepts analysés à ceux de la philosophie et de la sociologie françaises qui nous sont plus familiers. Mais l'effort en vaut la peine car même si le lecteur ne peut y trouver des recettes pour résoudre tel ou tel problème d'actualité, celui qui prendra la peine de lire ce texte de bout en bout en ressortira enrichi de nouveaux concepts et d'outils théoriques puissants pour analyser l'entreprise et son environnement selon d'autres grilles et d'autres regards que ceux dont il est familier.
Ainsi Jean-Pierre Dupuy nous amène-t-il à comprendre que la complexité sociale est tout à la fois condition de la liberté des hommes, source même de l'auto-organisation de la société et de l'ordre apparent qui s'en dégage, mais aussi contrainte qui pousse cette même société à la limite du chaos. La justice sociale n'apparaît plus alors comme la quête utopique d'un équilibre harmonieux de la société mais comme la volonté d'un effort permanent pour éviter que cette société ne se décompose en «foule panique». La société «juste et bonne» est celle qui, tout en demeurant à la limite du chaos pour préserver la liberté des hommes et leur efficacité, sait y échapper en contenant grâce au marché les menaces que lui-même contient. Voilà bien une autre vision, qui peut nous aider à repenser la signification profonde et la dimension éthique de la pensée libérale, et peut-être à sortir des impasses dans lesquelles nous enferment nos modes de pensée traditionnels. -- Serge Feneuille --