Le nouveau roman de Jean Rouaud est drôle, vivant, efficace. Sa perspective en est vraiment singulière, car il mêle avec une liberté brillante, personnalités historiques (de l’Antiquité à nos jours, en passant par le Far West), personnages imaginaires, et figures familières, dans ce qui me semble en fait l’imbrication d’un roman moderne et d’un roman romanesque.
On y rit, on y réfléchit, on s’y étonne, s’y émeut, s’y indigne. ON LIT AVEC BONHEUR
Tout au long des pages, le narrateur, Rouaud lui-même, facétieux et érudit, s’adresse à son héroïne de la fin du XIXème. Il lui dévoile, à travers la bonne centaine d’années qui les sépare, sur un ton alerte, espiègle ou éclairé, dans une « sauce qui prend », comment notre siècle a reproduit les erreurs du sien, comment la rêverie du romanesque n’a pu survivre au progrès, comment la question de la modernité littéraire passe par la mort du roman. Il s’octroie presque amoureusement le rôle d’ange gardien et lui conte avec tendresse ce qui va lui advenir au cours de sa belle histoire d’amour qui se déroule à la fin de la Commune (et ce roman romanesque, au lyrisme qui fait mouche, se mérite comme la plus petite des poupées gigognes).
Rouaud a dû beaucoup s’amuser... Il nous bombarde de digressions et il sait où il veut nous mener. Défilent, servant son raisonnement avec brio et humour, Achille, Buffalo Bill, Don Quichotte, Marcel Proust dans l’utérus de sa mère, un metteur en scène psychopathe, des films (des frères Lumière, African Queen, etc..), le libraire de son propre village de Loire-Inférieure, une schlitte, et j’en passe !
On prend un plaisir fou et on comprend en même temps. Et l’on y croit, à cette histoire d’amour entre la plus belle ornithologue du monde enfin libre et heureuse (c'est une bourgeoise qui a sacrifié sa jeunesse pour fuir la misère et n’a pas oublié ses origines modestes) et ce beau fuyard de la semaine sanglante ! Et l’on se laisse entraîner par l’admiration de Rouaud pour les héros ouvriers et artisans massacrés par les soldats français! Et l’on s’indigne avec lui de l’attitude de nos grands écrivains qui ont craché sur la « racaille » des communards... Et l’on pardonne aisément -on admet, même- toutes ces taquineries qu’il inflige, avec un humour décapant, à Zola, maître du roman naturaliste, qui a initié la mort de la rêverie.