Un livre si court, si prenant, si lyrique et si "implacable", qu'on le lit d'une traite. Mais aussi un livre si dense, si complexe, si intense, et si "intraitable", qu'on y revient au plus vite. Un livre à lire et à relire, donc, où l'on ne sort jamais de la voix du personnage, sensible, radical, intègre, complexe et exigeant. Or cette voix nous entraine avec elle, c'est-à-dire avec la marche d'Anne dans Séville, où la foule et l'architecture se condensent et se désintègrent selon les aléas de la conscience torturée d'Anne qui ne cherche qu'une chose : l'essentiel, c'est-à-dire la musique, avec laquelle elle voudrait ne faire qu'un. N'être plus que cela, la musique, voilà toute la quête radicale de "L'immédiat". Anne va-t-elle parvenir à esquiver le monde entier qui l'enferme sous des étiquettes, des jugements et autres déterminations du sens commun, de ce bon sens que le langage fait coller sur la peau des autres et sur la peau du monde ? Elle préfère vivre de l'indicible, quitte à tenter de le dire : "Je les entends encore, éclats de cuivres et de cordes frappées, trop complexes pour être dits, pour être interprétés, pour être chantés. Les habituels « la la la » francophones, dignes substituts des mélodies populaires, seraient incapables d'en évoquer un seul. J'ai essayé les « ta ta ta », les « no no no », les notes solfiées et les raclements de gorge ' sans succès. La musique ne se traduit pas. Devoir dire « la musique » me fâche déjà beaucoup. Elle échappe à toute tentative de saisie discursive. Tous ceux qui en parlent, qui la décrivent, qui veulent y injecter des significations, s'en écartent et la perdent. Il y a d'immenses secondes entre elle et eux, assez de temps pour briser l'évidence d'un flux. "
Quoi qu'il en soit (je laisse la surprise au lecteur qui choisira d'entrer dans cette quête fascinante d'une fusion parfaite entre l'être et le temps), Anne va rencontrer sur sa route un autre monde d'évidence qu'elle n'avait pas prévu et qu'elle ne comprendra pas tout de suite, un monde qui se nomme "Horacio", celui qui l'initie à l'immédiateté de l'être avec le corps.
Un roman rare et nécessaire, qui n'est pas fait pour plaire à tout le monde, mais qui ne peut laisser indifférent, et qui ravira ceux qui partagent aujourd'hui, de près ou de loin, de si grandes obsessions.