Gérard Chaliand, spécialiste des problèmes politiques et stratégiques du monde contemporain, est de fait, depuis la fin des années 1950 un baroudeur, enquêteur de terrain. L'auteur, qui n'a pas ma sympathie pour son engagement militant pro-FLN pendant la guerre d'Algérie, est cependant digne d'être lu. Sa pensée, richement documentée, concise, est solidement ancrée par ces années d'études sur le terrain, ses remises en cause continues devant la force des faits.
"L'impasse afghane" est un ouvrage essentiel pour comprendre la situation militaire, stratégique et politique en Afghanistan.
Après une analyse succincte mais pertinente des conflits coloniaux, d'indépendance (insurrectionnels et contre-insurrectionnels) et post-coloniaux, l'auteur dégage une réalité maintes fois avérée par Gallieni (cité à deux reprises) et Lyautey, au 19ème siècle :
"On ne domine pas un pays militairement, mais administrativement" - p.43
Aussi le conflit afghan, très bien commencé dans sa lutte à mort de Al Quaïda (Chaliand est le second auteur qui signale la mort de cette institution terroriste), s'est pourtant dévoyée dans sa stratégie de conquête des populations, essentiellement celle des Pachtounes qui fournit les talibans.
Pourquoi ?
Seulement 10% des dons versés sont destinés à l'aide au développement, et encore 40% de ceux-ci retournent dans les poches d'entreprises occidentales (p.116).
Pendant des années (le système perdure), les troupes ont obéi au syndrome américain de "Fort Alamo" : un camp solidement retranché dans un terrain hostile, sans contact avec la population, qui est naturellement crainte et incomprise (barrières de la langue et de la culture). Cette guerre "surtout menée par des étrangers" (p.122) ne saurait gagner les coeurs et les esprits ... et pas même les estomacs.
L'administration afghane ne répond pas aux objectifs d'occupation du terrain. "On a peine à imaginer le degré de corruption auquel en est arrivé l'administration Karzaï. L'impunité y règne et les Américains n'y peuvent rien. Transparency International pour l'année 2010, classait l'Afghanistan 176ème sur 178, parmi les Etats les plus corrompus (...)" - p.133.
L'afghanisation de l'armée, des forces de police est mal engagée. Peu de Pachtounes y sont présents, alors que les foyers de troubles y sont localisés essentiellement.
L'auteur, comme certains autres que j'ai lus, envisage une sortie diplomatique indispensable par un accord avec les talibans, qui, si militairement seront toujours battus, tiennent de plus en plus l'administration de ce pays grand comme une fois un quart la France.
Comment envisager une telle solution dans son contexte politique américain ? Impossible. Telle est l'impasse.