Comme beaucoup, j'ai découvert et lu ce livre suite à la "publicité" (et quelle publicité !) que lui a fait une certaine ministre de l'Intérieur et un petit président de la République ("petit" comme on distingue par exemple un grand homme d'un homme grand) à la recherche d'un ennemi intérieur, dérivatif médiatique aux problèmes économiques et sociaux (et démocratiques) d'une société productiviste à la dérive. Personne mieux qu'eux n'auraient pu aussi bien contribuer à la diffusion des idées qu'il contient...
Il est l'œuvre du Comité Invisible dont par définition les membres sont anonymes, même si l'État terroriste a tenté d'attribuer la paternité de cet ouvrage à un prisonnier politique afin d'étayer la thèse de l'ennemi intérieur et d'étoffer un dossier d'accusation "désespérément" vide de toute preuve et au contraire plein d'incohérences ou faux témoignages (la suite de la procédure l'a prouvé !). À vrai dire, ce Comité Invisible est décrit dans un
autre ouvrage comme « une fraction déterminée du Parti Imaginaire, son pôle révolutionnaire-expérimental. » Si j'ai bien compris (il faut un temps pour s'acclimater à leur novlangue), ce Parti Imaginaire regroupe de fait l'ensemble des communautés réfractaires à l'Empire.
Cet ouvrage se scinde en deux parties. La première constitue une description impitoyable de l'état de délabrement de notre société. Non pas une vision désenchantée - d'abord parce que cet adjectif peut évoquer une forme de résignation alors qu'il est ici question de contestation et de combat, ensuite parce qu'on n'est pas déçu lorsqu'on n'attend rien - plutôt un regard de défiance puisqu'ils considèrent que « ce qui nous fait face n'est pas la crise d'une société mais l'extinction d'une civilisation » (p. 79). Ce qui n'est pas faux.
Cette partie est passionnante, certains chapitres (dits « cercles ») en particulier. On y constate « la grande débâcle sociale » (p. 25), on y conteste que le travail soit « la seule façon d'exister » (p. 31) et affirme qu'« on n'a pas trouvé à ce jour de meilleure méthode disciplinaire que le salariat » (p. 34). On y dénonce aussi la métropole, c'est-à-dire cet espace indifférencié dénué de toute vie authentique, l'uniformisation, la dépossession (
le Bloom) et les flux continus.
L'individu est considéré comme un pion au sein d'une logique qui n'est pas la sienne, et dont il s'extrait de plus en plus souvent, quelles que soient les voies empruntées pour cela, notamment toutes les formes de désengagement.
De nombreuses vérités écrites avec une clairvoyance certaine dans un style assez clair. Des écrits stimulants de par la pensée qu'ils développent. Mais aussi une lecture inconfortable car déstabilisante. Car le rejet de l'existant est total. Tout ce à quoi on croit voire ce dans quoi on est engagé (syndicalisme, altermondialisme, antipub, décroissance, etc.) est aussi concerné. Toutes les forces contestataires, progressistes ou révolutionnaires (ne s'inscrivant donc pas dans leur démarche) sont mises dans le même sac que les pires réactionnaires : leurs luttes contribuent à la perpétuation du pouvoir qu'ils combattent. À tel point qu'on croirait ci ou là déceler de la mauvaise foi ; mais non.
La seconde partie éclaire le propos. Elle est un mode d'emploi insurrectionnel dont l'objet est de sortir de la situation désastreuse précédemment exposée. Le Comité Invisible décrit la nécessité de se constituer en communes, des cellules d'autonomie au sein desquelles on se regroupe par affinités. L'autonomie permet de se passer de la société et de survivre à la rupture des flux qui l'alimentent, laquelle rupture résulte de l'insurrection qu'ils appellent de leurs vœux et que la multiplication des communes doit préparer.
Ces théories s'inscrivent donc dans une démarche anarchiste autonomiste.
Ce livre reste trop à la surface de son sujet. Peut-être les auteurs avaient-ils comme intention de proposer un ouvrage plus accessible (ce qu'il est) que ceux de Tiqqun, auxquels on peut évidemment reprocher un style parfois hermétique. Et si l'on n'a pas lu d'autres ouvrages de cette mouvance (ce que j'ai personnellement fait depuis), ce livre peut apparaître à tort comme le reflet d'une révolte adolescente mal digérée, d'une utopie certes réfléchie mais potentiellement aussi dangereuse que ce qu'ils dénoncent.
Donc, malgré son intérêt (il aide à réfléchir, à s'émanciper d'un discours potentiellement anesthésiant), ce livre est finalement moyennement convaincant : entre une première partie qui suscite un réel intérêt et une seconde qui ne fait que survoler les positions défendues.
(Krik, amazon.fr, 21/11/11)