"Resignation": le titre d'une des compositions de Brad Mehldau résumait bien mon état d'esprit de ces derniers temps en ce qui le concerne. Résigné à ne plus être surpris par un musicien tant aimé, voire à ne plus apprécier aucune de ses contributions, au disque comme sur le vif - un récent concert solo au Châtelet a été pour moi une authentique purge. Puis est venu ce "Live in Marciac", dont on s'est demandé s'il était franchement besoin de l'écouter tant la déception de ces dernières années était devenue profonde. Cela aurait été dommage de ne pas le faire. Le concert solo capté pendant le festival 2006 aura été pour moi le disque de la réconciliation, même si elle ne sera peut-être que partielle et provisoire. La date explique-t-elle au moins en partie cela, puisqu'on sent surtout depuis 3 ans ce qui semble bien être une sérieuse panne d'inspiration? Brad a-t-il (re)découvert ces bandes récemment, ou bien s'est-il avisé qu'il valait mieux publier un concert plus ancien qu'un de ses solos plus récents? Il faut dire que s'ils sont tous de l'acabit de celui que j'ai entendu au Châtelet, il semblait évident qu'il valait effectivement mieux aller chercher celui-ci...
Précisons que le coffret comprend 2 CD et 1 DVD. Soit 1h40 de musique: 14 titres répartis sur les 2 CD, le DVD reprenant la quasi-intégralité du concert (seul le dernier titre, "Dat Dere", n'y figure pas). Le concert y est très correctement filmé, la qualité de l'image et du son étant globalement bonne. Il faut dire par ailleurs que si l'on compare par exemple avec le
Live in Tokyo, autre concert solo enregistré sur le vif, la prise de son rend le son de piano de façon bien plus satisfaisante.
Comme toujours, les solos de Mehldau font alterner certaines de ses compositions avec des standards et des chansons rock ou pop (dont certaines ont déjà été élevées ou sont en passe d'être élevées au rang de standard elles-mêmes). Comme la liste des titres ne figure pas encore sur cette page, je la fournis ici: Storm / It's All Right With Me / Secret Love / Unrequited / Resignation / Trailer Park Ghost / Goodbye Storyteller / Exit Music / Things Behind the Sun / Lithium / Lilac Wine / Martha My Dear / My Favorite Things / Dat Dere.
Soyons francs. On ne retrouve à mon sens pas là l'inspiration du tout meilleur Mehldau. On entend dans ce concert solo ce qu'on y entend le plus souvent: des ostinatos bien insistants qui masquent mal un manque d'idées, des changements de tempo mal négociés, un jeu de main gauche parfois peu inspiré. Sans compter que, même si l'on sait qu'il vaudrait mieux ne jamais avancer une chose pareille, on se sent parfois fondé à dire que là, franchement, il y a trop de notes (voir "Trailer Park Ghost", que l'on rebaptiserait bien "Theme Park Roller Coaster Ghost").
Mais il y a aussi là bien des exemples de ce qui nous l'a fait aimer depuis ses premières prestations, qu'elles soient en tant que
sideman ou en
leader de son fameux trio. Ses compositions, que pour certaines il chérit et qu'on a déjà maintes fois entendues, comme "Unrequited" ou "Resignation", sont ici revisitées avec panache et en en tirant encore autre chose. On n'en dira pas forcément autant de "Exit Music", qu'il a beaucoup joué et qu'il doit enregistrer ici pour la 4ème fois (cf. par ex.
The Art Of The Trio Volume Three - Songs &
The Art Of The Trio Volume Four - Back At The Vanguard): rien de bien excitant à se mettre sous la dent dans cette relecture pseudo-obsédante. "Goodbye Storyteller", qui sauvait à mes yeux à lui seul son très moyen premier disque solo (en studio),
Elegiac Cycle, n'est pas non plus servi au mieux. Même si je ne suis pas pleinement convaincu par ces titres où je l'attendais au tournant, l'ensemble de la prestation me semble entrer dans la catégorie des bons soirs de l'ami Brad. Sont au rendez-vous la relecture des standards au plus près du chant (sans pour autant tomber dans la banalité la plus crasse comme je l'ai entendu faire plus récemment), une recherche harmonique et rythmique qui dans le meilleur des cas reste sur le fil et ne le fait pas tomber dans les travers mentionnés plus haut, une façon de transcender les formules (sur lesquelles il retombe néanmoins, aucun doute là-dessus) par un sens aigu du risque à prendre.
Conclusion? Si vous n'avez jamais accroché à Brad Mehldau ou avez décroché il y a longtemps, ce n'est pas avec ce concert solo-là, très représentatif de sa manière, que vous raccrocherez les wagons. J'ajouterais même: pas la peine d'insister. Si vous faites partie comme moi de ses admirateurs (plus ou moins) déçus, et que vous n'avez rien contre les solos en concert (où beaucoup, y compris les plus grands -
suivez mon regard - cherchent et ne trouvent pas toujours), sachez que celui-ci se trouve tout de même dans la moyenne haute. Il a beau trop tirer à la ligne et mouliner parfois dans le vide, plusieurs passages inspirés le montrent, sinon à son meilleur, tout au moins capable de faire mieux que se caricaturer en Jeune Werther amoureux de la littérature pour piano du 19ème siècle et des chansons pop de la fin du 20ème.
Enfin, pour dire le fond de ma pensée, s'il fallait aller chercher un concert plus ancien, tant qu'à faire, j'aurais préféré voir édité un concert d'il y a une bonne dizaine d'années. Radio France a dans ses coffres des bandes qui valent bien mieux que celle-là. Déjà en 2006, on était un peu loin du compte.
3,5 étoiles, au bénéfice de la relative bonne surprise après tant de déceptions.