The lodger (1926) ou Les cheveux d'or est le 3è film d'Hitchcock et son premier chef-d'oeuvre.
La richesse de ce petit film de 72' est tout à fait remarquable en soi, surtout si on le compare aux autres tournés à cette époque. Tout jeune, Hitchcock y imprime déjà ses thèmes favoris qu'il met en scène grâce à une caméra et un montage efficaces.
Les thèmes promis à un bel avenir : les blondes, le voyeurisme (de la mère, du policier, de la foule), les menottes (symbolique sexuelle), la jalousie, le faux coupable, les escaliers (lieux symboliques de transition liés à une ambiguïté morale), l'influence de la vie privée sur la vie professionnelle, l'influence des morts sur les vivants, la sexualité (l'amour lié à la mort : bague au doigt et corde au cou; l'amour lié à l'emprisonnement : menottes à la jeune fille « pour jouer » puis « en vrai » au locataire; l'amour lié à la nourriture et à la mort : les coeurs déchirés en pâte à tarte), la salle de bain, l'homosexualité (le policier : « je suis content qu'il ne s'intéresse pas aux filles »; la mère « même s'il est un peu bizarre, c'est un gentleman »), les enseignes lumineuses clignotant à l'arrière-plan (ici au début et à la fin, elles annoncent « Tonight, golden girls »!). Plus discrètes, les allusions religieuses ne manquent pas : 2 fois un coq sort du coucou, la croix sur le visage du locataire, l'arrestation, lors de la fuite, la jeune fille lui baise les mains, puis lui donne à boire; le lynchage de la foule, le sang coulant de la bouche, le rappel visuel très net d'une pietà lors du décrochage de l'innocent.
Au niveau de l'écriture filmique, on a déjà un travail graphique simplement au niveau des intertitres, peu nombreux : ils doivent être de Hitch lui-même qui a commencé dans le métier en dessinant de sa propre main les cartons lors de son apprentissage. Ici, c'est une variation autour du motif du triangle symbolique lié aux meurtres du film. Les cartons sont limités en quantité, ce qui est a priori un gage de l'autonomie narrative des images (comme dans les derniers Murnau).
La caméra subjective est remarquablement utilisée : le spectateur devient le locataire arrivant de nuit devant la porte d'entrée extérieure de son meublé (au numéro 13 !); devient la jeune fille lorsque le locataire se rapproche d'elle en très gros plan pour l'embrasser. Associé au travelling, on parcourt avec lui les portraits de jeunes femmes blondes pendus au mur de la chambre. Un travelling droite/gauche (direction conraire au sens de lecture occidental donc associée au mal) au ras du sol sur ses pieds ajoute au suspens. Un travelling arrière lors du bal des débutantes nous fait passer à travers des barreaux et sortir de la salle. Un plan fixe en plongée à la totale verticale nous montre sa main seule glissant sur la rampe lorsqu'il descend les escaliers de nuit. D'autres plans fixes méritent notre attention : le fameux effet en contre-plongée du plafond transparent où les parents voient les pieds du locataire du dessus faisant un va et vient continu en bougeant le lustre. C'est du muet mais on entendrait presque les pas ! Le « son » visuel est très bien rendu par le premier plan du film (repris dans d'autres) montrant une jeune femme la bouche grande ouverte hurlant lors de la découverte du corps. Le jeu sur la transparence revient lorsque le policier voit certaines scènes dans la trace de pas imprimée dans la boue. I. Novello est vu deux fois à travers les balustres de l'escalier dans un éclairage très violent de contrastes noirs et blancs (influence directe de l'expressionnisme allemand). On retrouve les effets d'ombres portées sur les murs de la chambre de la mère et surtout sur le superbe gros plan du locataire où la croisée des montants de la fenêtre vient former une croix sur son visage.
Hitch joue donc constamment avec le spectateur qu'il manipule aussi bien que ses personnages : comme eux, on croit le locataire coupable : sorties nocturnes discrètes, allure inquiétante de par ses habits sombres (il portera même un pull rayé rappelant l'habit des bagnards!), coïncidences troublantes (ne peut supporter la vue de blondes jeunes femmes, celles-là justement qui sont assassinées), possession de plans et d'articles de journaux ayant tous rapport aux meurtres, ainsi que d'un pistolet, gestes équivoques (le tisonnier, le couteau), multiplication des jeux de miroir dédoublant la personnalité du locataire.
L'humour vient tempérer l'atmosphère lugubre et embrumée de Londres : il est dû essentiellement au vieux parents : lui mal dégrossi, tombe d'un tabouret après l'ouverture d'une porte; ils baillent communicativement en se regardant l'un et l'autre le matin; à la fin, ils lui redonnent sa brosse à dent.
Hitch apparaît au début à 3'50'' : on le voit de dos en train de s'agiter devant un bureau du journal puis à la fin dans la foule (2è à droite) lors du « décrochage » du locataire.