En 1997, j'avais beau avoir 20 ans, j'étais encore un peu naïf. C'était un temps où Internet n'existait pas vraiment pour la majorité des gens et où je faisais encore confiance aux Inrockuptibles, malgré leur inexorable déclin, pour ma culture musicale. J'aurais pu faire confiance à mon disquaire, si j'en avais eu un, ou à mes amis, s'ils avaient eu bon goût.
La seule consolation que je tire d'être passé totalement à côté des débuts de Modest Mouse, c'est d'avoir pu découvrir leurs disques a posteriori. Avec une bonne dose d'ébahissement et d'incompréhension : comment la presse française avait-elle pu passer à côté de ce groupe, qui était ce que l'indie rock américain avait alors de meilleur à offrir ?
Lonesome Crowded West est le deuxième album de ce trio mené par le chanteur/ guitariste Isaac Brock.
Leur premier était déjà remarquable mais celui-ci est encore plus impressionnant.
Il passe par tous les états, de la rage hurlée à plein poumons (Shit Luck) à la méditation acoustique déprimée (Bankrupt on selling). Souvent, et c'est ce qui est le plus drôle, nous assistons à ces revirements schizophréniques au sein d'un même morceau ; la construction de chansons épiques aux personnalités multiples est une des spécialités du groupe à ses débuts, avant qu'il ne tourne franchement
plus pop et même
inintéressant par la suite.
Teeth like god's shoeshine (Des dents comme le cirage de Dieu) en est le parfait exemple. Premier morceau du disque, elle nous étreint d'abord furieusement, en nous crachant à la figure, capture notre attention puis nous caresse dans le sens du poil, soudain assagie. Le groupe s'essaie avec réussite à différents styles en imprimant sa patte sur chacun d'eux.
La voix si particulière, avec un léger cheveu sur la langue d'Isaac Brock mi hurlée mi geignarde mi parlée (à toute vitesse, presque du rap parfois), son jeu de guitare très caractéristique, la basse très mélodique, la batterie lourde et expressive sont autant de signes distinctifs du son de ce groupe qui ne pourrait être confondu avec aucun autre. Les influences n'y sont pas si facilement décelables. Ces jeunes gens savent ce qu'ils veulent, ce qu'ils sont.
La fièvre rythmique qui emballe la fin instrumentale de Doin' The Cockroach rappellera aux plus vieux les accords effrénés du Velvet underground dans sa période Factory ou, plus près de nous, les Offset:Spectacles. En tout cas elle ne laissera pas de nous entrainer dans son irrépressible tourbillon.
Plusieurs autres raisons, plus générales, expliquent mon amour pour cet album de Modest Mouse. Les chansons sont toutes originales ; elles ne se soucient pas des conventions, aussi bien au niveau de leur structure que de leur durée ou de leur style. De ce fait elles ont un aspect brut et même un peu amateur qui me plait particulièrement. Elles ne sont pas ciselées pour être des petites merveilles pop intemporelles et consensuelles. On ressent fortement que derrière ce disque à la résonance universelle, il y a 3 copains américains qui pour échapper à la vie merdique qui était programmée pour eux (Isaac Brock a grandi avec sa mère dans un trailer park avec pour seuls horizons un boulot déprimant et mal payé, l'alcool et la drogue), pour ne pas gâcher leur jeunesse à glander dans une ville moyenne américaine, ont formé un groupe et commencé à écrire des chansons sans plan de carrière, sans a priori.
Le regard désenchanté, résigné et humoristique de Brock sur sa vie, l'Amérique, le monde, accompagné d'une musique et d'une esthétique enthousiasmantes, est entré, à juste titre, en résonance avec la sensibilité de milliers de fans de rock indépendant à travers le monde.
S'il n'est pas exempt de défauts (un peu trop de chansons qui sont parfois un peu trop longues, certains titres pas totalement indispensables), Lonesome Crowded West n'en demeure pas moins un classique incontournable du rock indépendant américain des années 90 auquel on finit toujours par revenir, séduit par son irréductible magnétisme.