Extrait
Adélaïde va mourir. Elle le sent, elle le sait. Elle dit que les souffrances de laccouchement ne sont rien à côté de cette douleur qui lui vrille la tempe du haut de la mâchoire jusquà loreille. On lui donne un peu de tabac à mâcher et des grains dopium pour la soulager : le tabac est réputé faciliter lécoulement des humeurs et empêcher le rhume de cerveau. Pendant un moment, le mal se calme. Des petites taches violettes sont apparues sur son front et toute sa tête est prise dans un étau. Quand elle parvient à ouvrir les yeux, elle peut deviner dans la pénombre de la ruelle la silhouette vieillie du Roi et le corps tassé de Louis son époux, ce corps bizarre, un peu tordu, défait par la fatigue et le chagrin. Adélaïde va mourir : elle le voit à leurs mines, à ces ombres chinoises qui chuchotent au pied du lit.
Il y a moins dun mois, elle paraissait en robe de satin blanc brodé de jais noir, coiffée de grandes boucles et des pierreries de la couronne, « incarnate, blanche, blonde et gaie », radieuse ; la semaine précédente, elle a pu, malgré ses frissons, se lever pour assister à tout loffice de la Purification : on ne manque ni la messe ni les vêpres un jour de fête.
À vingt-six ans, en dépit de fréquentes fluxions dues au mauvais état de ses dents, Adélaïde est dans la pleine force de lâge. Dauphine aujourdhui, reine demain, elle a pris goût à ses devoirs, où elle apporte des talents de femme et de princesse accomplie. La gentillesse lui est naturelle et elle reçoit tous les jours son tribut dadoration : « Les grâces naissaient delles-mêmes sous ses pas », écrit Saint-Simon. Ce lit couvert de dentelle de points de Venise ne peut être son lit de mort. On ne meurt pas à vingt-six ans lorsque le printemps va reverdir et la paix enfin triompher.
Si elle en réchappe
Si elle en réchappe, elle promet de samender : elle donnera moins de temps au lansquenet, aux « Marly gambades », aux bals, et davantage aux dévotions. Elle montrera de la prudence dans ses attachements. Elle ne fera pas la glorieuse. Elle se raccommodera avec la princesse de Conti et Mme la duchesse. Elle apprendra à se contraindre et « à rentrer en elle-même », comme disent les confesseurs. Surtout, elle saura aider comme il faut ce mari que Dieu et le roi de France lui ont donné. Na-t-elle pas déjà fait de grands efforts pour se hausser aux aspirations élevées de cet époux trop sérieux, trop mystique, et qui laime jusquau délire ? Elle profitera humblement des leçons de Mme de Maintenon, sa bonne tante avisée et vigilante. Au fait, quest devenue cette petite boîte dexcellent tabac dEspagne que lui a donnée hier le duc de Noailles ? Le Roi naime pas la voir fumer et cela ferait tout une affaire sil le découvrait ! Mais Mme de Maintenon se taira, bien sûr. Sous leffet de lopium, Adélaïde finit par sassoupir.
Quatrième de couverture
Héritiers et favoris de Louis XVI, ils formaient un couple royal qui aurait pu faire basculer le destin de la France...
A douze ans, Marie-Adélaide de Savoie épouse Louis de Bourgogne, petit-fils du Roi-Soleil. La vie leur a tout donné : amour, charme, pouvoir, délicatesse de coeur. La gaieté de la petite princeses et sa gentillesse en font la coqueluche Versailles. Enfant chérie du roi et de Mme de Maintenon, elle éclaire l'atmosphère sombre de cette fin de règne et apprend à son trop sérieux mari, élève de Fénelon, à accomplir ses devoirs d'héritier avec grâce et bonheur. Rencontre rarissime de l'amour et de la raison d'État, leur mariage enchante la cour. A l'aube du XVIIIe siècle, le royaume, fatigué des ambitions et de l'absolutisme du vieux monarque, épuisé par la guerre contre l'Europe coalisée, rêve de voir accéder au trône ce couple qui symbolise l'espoir d'un siècle meilleur. Mais le rêve ne dure que neuf mois. En février 1712, une épidémie de rougeole ravage Versailles et Paris, et fauche la famille royale. Laissant Louis XIV, le souverain habitué à faire plier le monde, isolé et affaibli, et la France orpheline dune monarchie qui aurait peut-être su dessiner autrement son histoire.
Sabine Melchior-Bonnet, historienne spécialiste de l'Ancien Régime, mêle admirablement ses connaissances et ses talents de conteuse. À travers la biographie passionnante de ces deux figures historiques méconnues du grand public, sa plume fait revivre l'esprit du Grand Siècle, la langue de Saint-Simon, la séduction de Fénelon, l'entregent de Mme de Maintenon... Elle est également l'auteur de L'Histoire du miroir, L'Histoire de l'adultère (Grand Prix des lectrices de Elle), L'Art de vivre au temps de Diane de Poitiers et Catherine de Bourbon, l'insoumise.