Enfin un ouvrage de grande qualité de Jean-Christian Petitfils, clair, précis, argumenté, complet -1000 pages quand même- avec des analyses pertinentes, bien écrit, un vrai plaisir que cette lecture. Il y manque des annexes dont au moins une chronologie.
L'auteur traite la vie de Louis XVI de façon chronologique et non par thème, même si certains sujets, la guerre d'Amérique par exemple, font l'objet d'un chapitre spécial et donc sortent d'une stricte chronologie. L'auteur par cette biographie a su nous imprégner de son personnage, et sans jamais rentrer dans la caricature, nous montrer qui était Louis XVI. Nous y voyons un roi des plus cultivés, courtois, secret, sans doute profondément bon, connaisseur avisé de la situation internationale, conscient de son rôle, encore plus conscient des réformes nécessaires à apporter au royaume, mais d'une faiblesse, d'une indécision, d'une passivité telles qu'elles le conduiront à la catastrophe.
D'ailleurs tout Louis XVI peut se résumer dans sa fuite à Montmédy : la lucidité de ce qu'il faut faire, sans en avoir l'énergie et la pertinence suffisantes pour le réaliser. Là où un Louis XI aurait enfourché son cheval et traversé d'une traite la distance, nous avons un Louis XVI qui batifole, déjeune sur l'herbe comme si la famille était en pique-nique, se pavane en certains relais. Navrant. Complètement inapte à apprécier la justesse d'une situation et donc à agir en conséquence. Le pouvoir et l'amateurisme ne font pas bon ménage.
Cet ouvrage, par ailleurs met bien en évidence l'isolement de la royauté dite absolue. La noblesse qui en tentant de l'abaisser, de l'affaiblir, de la déconsidérer, espère recouvrer ce qu'elle estime sa vraie place, c'est-à-dire rétablir une société féodale où elle pourrait jouer le premier rôle, le roi ne redevenant que le premier gentilhomme du royaume ; les parlements composés pour l'essentiel de nobles ou en voie de l'être qui se sont arrogés indument au fil du temps des droits dignes d'une assemblée représentative de la Nation, alors que ce ne sont que des nantis qui empêcheront toutes réformes, aussi petite soit-elle, afin de protéger bec et ongles leurs privilèges. Par exemple, en réforme, notable celle-ci, dont on parlait déjà sous Louis XV, une imposition commune qui toucherait les trois ordres, on n'a donc pas attendu la révolution pour penser à cela.
L'auteur montre bien le paradoxe de ces parlements qui seront réactionnaires parmi les réactionnaires et qui réussiront ce tour de force de se faire passer pour les défenseurs du peuple alors qu'ils étaient leurs plus grands ennemis. Mais en fait cela est assez logique, eux luttant contre le pouvoir absolu, et donc contre ses excès supposés, devaient se battre forcément pour le peuple ou les petits bourgeois... Mais il est encore plus curieux, qu'aujourd'hui à Grenoble, on soit toujours si fier des journées de Vizille, de son parlement, alors que celui-ci, comme les autres, a tant lutté pour empêcher toute évolution du régime, et donc conduisit au maintien de ces inégalités devenues totalement insupportables et si décriées plus tard, et dont ils passeront et passent toujours plus ou moins pour les libérateurs ou tout au moins comme des pionniers en ce domaine...
L'auteur s'attache aussi à nous montrer les fautes du règne de Louis XV, qui fut une véritable catastrophe même si, pour lui comme pour d'autres, certains tentent déraisonnablement de le réhabiliter quelque peu aujourd'hui. Mais aussi il nous montre le vrai cadeau fait par ce souverain à son successeur : la suppression des parlements qui empêchaient toutes réformes, et dont il dut combattre l'agressivité, pour ne pas dire la hargne tout au long de son règne. Malheureusement, comme tout ce qu'a fait Louis XV, ce fut soit à contretemps, soit trop tard. L'indécision, la faiblesse, étaient devenues, semble-t-il, une caractéristique des Bourbon... Ils avaient bel et bien perdu la main. Louis XVI, ces parlements à peine supprimés, s'empressera de les rétablir, il faut dire à sa décharge, que jamais Louis XV ne l'initia au gouvernement, ni lui montra l'importance capitale de telles ou telles de ses décisions. Et si le nouveau souverain manqua de pugnacité, d'agressivité, de hargne, de constance, les parlements, eux, n'en manquèrent pas et cela les conduira l'un et les autres à l'échafaud.
Cette biographie m'a paru remarquable et l'on voit bien comment avec la meilleure volonté du monde, y compris avec une lucidité et une compréhension acceptable voire même correcte des événements, on peut, par manque de fermeté, fermeté pouvant aller jusqu'à la force armée brutale si nécessaire, de constance, d'énergie, de psychologie aussi, conduire une politique qui mène au désastre... Les rendez-vous manqués de Louis XVI d'avec son peuple ont été nombreux, y compris après la convocation des états généraux, surtout même, l'auteur a su mettre tout cela en évidence et le montrer avec force, et devant tant d'incompétence on ne peut s'émouvoir de la journée du 21 janvier 1793 même si, sans doute, le roi n'était vraiment coupable que d'incurie et surtout d'impéritie.