« La musique la plus vague à jamais avoir été un hit ». S’exprimant sur
« Soon », l’emblématique dernier titre de l’album, Brian Eno mettait en lumière mieux que quiconque l’étrangeté du phénomène
Loveless. Cette oeuvre extrême, aux contours insaisissables, est devenue un classique quasi instantané. L’un de ces disques familiers à tant d’amateurs de rock, au même titre que le premier Velvet Underground ou l’
Electric Ladyland de Jimi Hendrix.
Une œuvre dont la genèse est, comme ses illustres prédécesseurs, entourée par la légende. Celle du coût exorbitant : selon le label Creation et d’autres observateurs, l’enregistrement aurait atteint la somme record de 250 000 £ (400 000 €). Dans une interview récente de Kevin Shields pour le magazine Magnet, le leader du groupe avance que le label aurait surestimé la somme pour masquer des problèmes financiers récurrents et une inexpérience de son responsable Alan McGee, alors âgé de 27 ans.
Celle, aussi, de la lenteur et du despotisme de l’ingérable guitariste irlandais. Trois ans et 18 ingénieurs du son différents – dont le célèbre Alan Moulder - furent nécessaires pour accoucher de
Loveless. Reclus en studio des mois durant sous l’influence de la marijuana, la tête pensante de My Bloody Valentine, seul maître à bord, n’avançait plus qu’à raison d’une ou deux heures de travail par jour. L’épreuve a presque rendu fou Alan McGee, lequel aurait supplié le groupe, à genoux et en larmes, de mettre un terme à l’album. Face à ces appels désespérés, Kevin Shields, ironique et impassible, récitait en guise de réponse des titres de son répertoire :
« To here knows when »,
« When you sleep »,
« Sometimes. Soon », avant d’interdire au patron de Creation l’accès aux sessions d’enregistrement !
La légende veut enfin que la sortie de l’album, le 4 novembre 1991, ait évité de justesse la faillite de Creation, avant que le label ne se refasse une éclatante santé grâce à Oasis.
Conjectures à part, le résultat musical se révèle époustouflant. La puissance sonore du groupe prend à la gorge dès les premières secondes d’
« Only Shallow ». Une batterie sèche et métronomique, ces fameuses guitares étranges, violentes et désaxées, quelques boucles stridentes et la voix de Bilinda Blutcher, comme noyée dans le flot instrumental. Après un passage instrumental signé du batteur Colm O’Coisoig (
« Touched ») et l’étouffant
« To here knows when », le lumineux
« When you Sleep » laisse enfin apparaître des bribes de paroles audibles. Un bouffée d’air de courte durée pour l’auditeur, vite emporté dans une longue tempête sonique (
« I only said »), suivie du lent et hypnotique
« Come in alone ». L’acoustique
« Sometimes » marie à merveille douceur et saturation lourde, jusqu’à une montée de synthé aux accents très Cocteau Twins. Pour qui se laisse embarquer ad nauseum dans ce boucan spectral et organique, l’ultime
« Soon » constitue le sommet orgiaque de l’album : une rythmique dance music lorgnant vers Madchester (Happy Mondays, New Order), noyée dans des nappes de guitares aux harmonies mélancoliques. La voix éthérée de Kevin Shields y prend ses accents les plus plaintifs, avant d’abandonner l’auditeur dans 3 minutes répétitives dignes d’un Steve Reich.
En dépit de son abord difficile, les critiques rock l’avaient très bien compris en leur temps :
Loveless est le sommet discographique du rock indépendant britannique des années 90, l’aboutissement artistique d’un groupe dont aucun « shoegazer » (Ride, Slowdive et consorts…) n’atteindra jamais la flamboyance. Brian Eno le prédisait : My Bloody Valentine avait ouvert là de nouveaux territoires pour la pop music. A tel point qu’eux-mêmes s’y perdront, incapables de se renouveler après un tel chef d’œuvre. On ne leur en voudra pas, bien sûr.
Jérôme Pichon - Copyright 2013 Music Story