Certains albums méritent d'être écoutés dans le noir. Tard de préférence, avec à la rigueur, la flamme d'une bougie pour témoigner que l'on ne rêve pas. Par nature, si ces produits à l'aplomb mélancolique, voire ténébreux, sont plutôt peu nombreux à exister sur un marché du disque toujours plus ancré dans le prêt à consommer, lorsque l'on rencontre un tel phénomène au hasard de l'écoute, rare sont ceux qui ne succombent pas, quitte à mettre leur vie au ralenti le temps d'une étreinte contre nature. Indiscutablement, Lovetune For Vacuum composé par la jeune et troublante Anja Plaschg, alias Soap & Skin, est de cette nature là. Aussi, peu importe le parcours de l'artiste, son âge ou ses origines autrichiennes, car ce qui va compter au final pour les plus perméables, les plus réceptifs à ce granit sombre porté piano voix, c'est d'apporter réponse à une simple question : comment faire pour se soustraire à ce gouffre raffiné teinté de sauvagerie sourde, comme de grande vulnérabilité ? En effet, dans ce disque haut de gamme où mélodies froides et plaintes d'outre-vie se rejoignent, ce qui frappe avant tout, c'est la sincérité d'une artiste attachante.
Si la sincérité passe le plus souvent par une mise en danger de l'artiste, pour le coup, Anja sait y faire. Ainsi, sans surjouer dans le pathos, que dire de cette voix qui s'empare de toutes nos petites morts inconscientes pour en faire des instants suspendus, des secondes envoûtantes. Que ce soit sur Sleep ou Spiracle, Anja s'abîme, viole la moindre lueur d'espoir, la moindre fêlure d'âme encore inexplorée pour en faire sa chose. Tantôt geignement, lamentation, rupture, son chant ne s'explique cependant pas, il submerge, nous égare. Également, beaucoup de sentiments dans ce disque à l'ivresse mortifère. Du sentiment à fleur de peau, hanté, comme sur Cynthia, subtile petite sonate sur l'intime. Décalé notoire, Lovetune For Vacuum est assurément une expérience unique. En quelque sorte une balafre romantique dans laquelle chaque mot, chaque note, chaque bruit qui s'en extirpe nous révèle à un spleen d'une brutalité savamment crachée. Par ailleurs, que dire à ceux, nombreux, qui verront les fantômes de Nico, Cat Power et autres mélusines planer sur l'univers de Miss Plaschg, sinon que la jeune femme à d'autres arguments à faire valoir sur le long terme.
Quoi qu'il en soit, Thanatos ou Turbine Womb (chanté ou non) tous les morceaux qui jalonnent cet enregistrement se situent bien au-delà du spleen de décembre. Bien au-delà du simple exercice de style. Ici la réalité est douloureuse, la fatalité sensuelle. A l'âge ou d'autres explore les évidences, les préjugés et leurs peurs, Soap & Skin traverse le silence pour nous inventer un monde à part. Un espace émotionnel saisissant, mais aussi viscéralement humain. D'une certaine manière, lorsque le dramatique devient exquis.