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Ce dont le lecteur a besoin de s'armer, pour aborder ce livre, ce n'est pas d'un excès de théorie, de concepts, ou de mots (qu'il croit typique des livres de philosophie) mais d'un excès... de retenue. Car l'auteur n'avancera ici aucune interprétation, aucune proposition, aucun argument, aucune phrase du langage, à propos de la Mécanique Quantique et de son objet, sans avoir fait comprendre à son lecteur que l'exercice consistera aussi (qu'il consistera surtout) à mesurer d'abord ce que cette phrase ou ce mot du langage présupposent, et si cela ne va pas justement nous projeter dans une compréhension forcément partielle de la Mécanique Quantique.
Car on touche vraiment, avec la Mécanique Quantique, à ce niveau élémentaire de la réalité physique ET du langage, où non seulement les constituants élémentaires de la matière sont recherchés mais les significations élémentaires sont elles-mêmes mises en question. On ne peut pas se demander, en Mécanique Quantique, ce qu'est un "corpuscule élémentaire" et s'il porte une "propriété", sans devoir en même temps se demander ce que le terme "corps matériel" lui-même veut dire, ou le terme "propriété physique", voire même ce que le protocole entier d'expérimentation signifie.
Le lecteur doit donc aborder ce livre avec une extrême virginité philosophique plutôt qu'un lourd bagage et avec la pleine conscience que tout ce qui y sera avancé sera accompagné de son retirement. Et une fois qu'il aura compris que le livre établit le contact avec la philosophie à ce niveau-là, il comprendra que la "Mécanique Quantique" de Michel Bitbol fait mieux qu'introduire cette dernière. Car le livre met entre les mains du lecteur la NECESSITE de la réflexion philosophique comme préalable de la compréhension de la Mécanique Quantique.
Cela est-il vraiment surprenant? S'attendrait-on à moins en effet, en cette origine de la compréhension du monde et de notre situation dans le monde à laquelle nous fait remonter la Mécanique Quantique (cette origine de notre langage et je dirais même, de notre pensée), s'attendrait-on à moins qu'à une profonde unité de la réflexion?
On peut alors imaginer la totalité de la tâche à laquelle devra faire face ce livre. Ou plutôt, l'immense pari qu'il représente. Un pari doublement immense. Car le premier propos du livre sera de nous montrer que notre langage de tous les jours tient lui-même de la nature d'un pari. "Il repose, nous dit Bitbol (§ 1-2-5), sur une hiérarchie d'anticipations concernant l'unité de la gamme des possibles." Entendez par là qu'il est non contextuel, c'est-à-dire qu'en lui "les sujets des propositions n'incluent pas de contexte expérimental dans leur définition, et les prédicats opèrent comme autant de déterminations absolues des sujets."
Or cela, cette unité des contextes qui permet de s'en abstraire complètement et de décontextualiser le langage quotidien, est loin d'être un acquis. Il ne s'agit là que d'un pari que notre langage refait tous les jours et qu'il gagne tous les jours. Car la Mécanique Quantique est là pour nous enseigner que les contextes d'expérimentation pourraient ne pas ainsi se conjoindre, que le phénomène observable pourrait ne pas être défini séparément de son contexte, si bien qu'il pourrait ne rester aucun objet stable, au delà de la multiplicité des contextes, sur lequel projeter des prédicats absolus.
Le chapitre central du livre de Michel Bitbol "La Mécanique Quantique comme schéma prédictif contextuel" est d'ailleurs une reconstruction rigoureuse de la Mécanique Quantique comme le formalisme prédictif qui SEUL reste valide quand les contextes différents ne peuvent être conjoints. Si l'on comprend que cette "théorie des prédictions" est finalement la seule "vraie" parce qu'elle est la plus générale, alors c'est toute l'image du monde qui devra changer (chapitre 3). En effet, le schéma descriptif traditionnel où des propriétés sont portées par des objets ne s'appliquera plus, et notre meilleure théorie du monde, la Mécanique Quantique, n'apparaîtra plus que comme un outil purement prédictif.
Le pari du livre de Michel Bitbol est double pour la raison qu'il doit nous montrer comment une réflexion est possible à partir de là, en un mot, comment le langage philosophique peut lui-même gagner son pari au-delà du pari quotidien du langage familier, ou plutôt, à travers lui. Car "Il faut se garder, nous dit Bitbol, de prendre les considérations précédentes pour preuve que le type de langage qui nous est familier a été invalidé par la mécanique quantique" (§ 1-2-7). On ne peut pas se tenir à l'extérieur de notre langage non contextuel et "l'entreprise de re-contextualisation se heurte de toutes parts à la non-contextualité du langage qu'elle emploie" (§ 1-2-6).
Ce pari, Michel Bitbol le gagnera grâce à son style philosophique que je n'hésiterai pas à qualifier de "maximal". Et par là j'entends que l'auteur passera en revue, avec une patience infinie et une mesure parfaite, toutes les conséquences du saut conceptuel entraîné par la Mécanique Quantique, et les diverses formes que les différents interprètes ont dû lui donner. Mais toutes ces propositions seront faites sous la contrainte de leur "retirement". Car elles ne sont à leur tour que des projections alternatives que notre langage projectif ne nous laisse d'autre choix que de faire. C’est en les expliquant toutes et en les critiquant toutes, avec l'unité et l'intensité réflexive qui caractérisent sa méthode, que Bitbol réussira à délinéer "l'objet" philosophique qui en est indépendant.
Le pari de ce livre est de briser l’habitude de nous PRECIPITER dans la compréhension que semble commander notre réflexe de physiciens, et de nous enseigner la retenue de la réflexion philosophique. Ce que réussit à accomplir le livre de Michel Bitbol ? Nous apprendre comment penser, voilà tout.
Et c’est justement tout, ai-je envie d’ajouter.
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