Comme dans une série d'horreur, nous avons ici le retour de Médée, une seconde venue qui a tout à voir avec celle du Christ puisqu'il s'agit pour elle de sauver ses enfants de leur sépulture grecque et de punir tous les autres par pétrification.
Elle a tué, elle est partie. Elle s'est enfuie laissant derrière elle un monde dévasté, pétrifié devant son horreur, mais elle a commis la faute majeure d'abandonner ses enfants morts, ce qu'Euripide évitait bien clairement. Elle se doit donc de réparer cette erreur.
Elle est retournée d'où elle venait entre temps et Gaudé la fait naître dans la caste des intouchables du Gange, de l'Inde hindouiste où l'on brûle les cadavres des morts dont les cendres sont jetées ensuite au Gange lui-même.
Elle revient plus tard à Corinthe pour libérer ses enfants de leur sépulture grecque en marbre écrasant. Elle les libère du marbre et les emmène dans son pays, leur pays, car un enfant est toujours de là d'où sa mère vient, et les jette à un bûcher pour que le feu les libère à jamais.
C'est alors qu'elle s'intéresse enfin à l'homme qui l'a suivie tout le long de cet aller-retour expiatoire et salvateur. Cet homme est Persée, fils de Zeus et Danaé, qui a tué la Gorgone Méduse dont la chevelure est faite de serpents et dont le regard pétrifie ceux qu'il atteint. Il délivre Andromède qui doit être livrée à un monstre marin suite aux paroles imprudentes de sa mère Cassiopée, et il l'épouse. De retour à Argos, où il tue accidentellement son grand-père Acrisios, il renonce à ce trône et accepte la ville de Tirynthe. Un errant suiveur à stature divine comme elle.
Sa mission accomplie, elle lui offre une dernière danse et il la décapite en lui offrant la libération de la mort, et en quelque sorte son salut.
Aucune vérité mythologique ou anthropologique dans cette réécriture. L'auteur veut seulement clore le cercle de l'horreur infanticide par une sépulture dans le feu. Et c'est ce retour et cette libération, cette fermeture d'un cercle infernal inachevé qui est le sens. Rien n'est pire devant les dieux que l'inachevé.
Ce sont les Grecs qui sont punis pour leur trahison de Médée au point de se demander si ce Persée est bien le fils de Zeus et non un personnage venu de l'ennemi mortel de la Grèce, à savoir la Perse. Mais l'es fils de Médée tués de la main de leur mère sont libérés de même. La mère à donc suivi un cycle infernal certes mais qui tient enfin sur ses pieds, debout, car il est complet, les cendres une fois jetées aux flots sombres du Gange.
Cette closure du cycle comme supprime l'horreur du crime par un acte d'amour qui sera éternel.
Mais celui qui la suit n'étant autre que Persée, la traque plutôt et attend son heure. Celle-ci viendra où Médée ayant rendu juste sépulture à ses fils dansera avec ce personnage fabuleux et elle s'offrira à la décapitation pour sauver son éternité de la malédiction.
Le langage est beau coulant comme de source pure, fluide comme le feu qui déboule d'un bûcher, comme un torrent qui dévale la montagne. Le verbe de Gaudé est un verbe de lumière. Et Médée mérite cette lumière qui ainsi versé sur son cas la sauve d'un rejet humain sans limites.
Elle n'a pas tué ses enfants par haine, mais par amour. Elle les a ensuite libérés par amour à nouveau et elle s'est offerte en sacrifice expiatoire à la lame de Persée qui a ainsi cautérisé la blessure qu'elle avait faite dans le tissu humain.
Un très beau texte totalement anachronique mais fascinant de chaleur humaine.
Un seul regret, mais c'est la marque de l'auteur, me vient aux lèvres. Il traite Médée comme une double incarnation vampirique. Un vampire infanticide qui tue ses enfants pour en boire le sang : « Je fais glisser mes lèvres sur vos plaies, / Le sang est tiède et me coule entre les dents. / [...] Je vous bois, je vous enlace, je vous lèche doucement. » (p. 19) Et plus loin un vampire castrateur qui transforme une jouissance buccale en une amputation phallique : « Alors j'ai castré les plus vaniteux, / Mordant dans leur sexe surpris. / Et le sang coulait à nouveau, / Dans les rires et les cris mélangés. » (p.22-23)
Rien ne justifie cette dimension de Médée. La tradition des vampires vient d'ailleurs.
Dr Jacques COULARDEAU