Jacques Bainville, dans son avant-propos à l'exceptionnelle "
Histoire de France" écrivait :
"La tâche de l'historien consiste essentiellement à abréger. S'il n'abrégeait pas, - et la remarque n'est pas nouvelle, - il faudrait autant de temps pour raconter l'histoire qu'elle en a mis à se faire."
Eric Zemmour construit une thèse de la construction de l'histoire de France, "celle d'être reconnue comme l'héritière de Rome, de son Etat, de sa langue, de sa manière unique d'assimiler les étrangers - à la fois hautaine et égalitaire - et même de sa façon d'imposer la paix en Europe."
Si l'Angleterre fut notre Carthage, l'Allemagne (la Prusse) fut son plus fidèle élève, imitateur comme l'a brillamment exposé René Girard dans "
Achever Clausewitz", ouvrage cité et clairement exposé par Eric Zemmour.
Les remarques brillantes se succèdent :
- "La "nation" allemande, vue par les élites françaises, est depuis deux siècles une projection du moi français sur une Allemagne transformée en une France idéale. Les rôles sont inversés, mais le désir mimétique demeure." (p. 90).
- Après Waterloo, "Mme de Staël glorifiait le premier général d'un siècle (Wellington) où avait vécu Napoléon. Elle ouvrait le bal de ces intellectuels français libéraux et progressistes qui ne cessèrent depuis lors de se chercher un maître étranger, qu'il soit anglais, allemand, russe, américain. Et demain, chinois, indien, arabe ?" (p. 80)
- "Contrairement à ce qu'écrivait Montesquieu, et ce que prétendent tous nos théoriciens libéraux [ricardiens] depuis lors, ce n'est pas le doux commerce qui a fait la fortune du Royaume Uni, mais l'implacable défense militaire du commerce." (p.67)
- "Le raciste hiérarchise les individus en fonction de leur race; le Français pense que tout étranger, quelles que soient son origine, sa race, sa religion, peut accéder au nirvana de la civilisation française. Attitude un brin arrogante, xénophobe même, mais aucunement raciste. Le raciste, à l'instar de l'Anglais, considère qu'un Indien, malgré tous ses efforts, ne parviendra jamais à parler avec l'accent d'Oxford."
Provocateur, Zemmour est digne d'intérêt quand il s'exprime qu'une idéologie du métissage a remplacé la vertu de l'assimilation, vecteur de notre Histoire.
"Sur les ruines de l'assimilation, le culte du métissage fut édifié comme le miroir inversé de la race pure. Le métissage nous apporterait la réconciliation universelle. Outre que ce discours est historiquement faux - le métissage entre conquistadores et Indiens n'ayant nullement empêché massacres et pillages - il est erroné intellectuellement. Ainsi comme le note pertinemment Pierre-André Taguieff, le métissage "obligatoire" est souvent associé à l'exaltation de la diversité, deux notions antagonistes. Le mot "race" est devenu dans notre société le tabou suprême, comme le sexe au XIX° siècle. Celui-ci est refoulé parce qu'on aimerait tant qu'il n'existe pas; mais il nous obsède. Le puritain voyait le sexe partout; l'anti-raciste moderne voit des racistes partout." (p.234)
Bien entendu, Zemmour ne s'oppose pas au métissage comme ses détracteurs le lui reprochent. Il dénonce l'idéologie du métissage (qui rappelle celle du "melting-pot" américain) qui dégénère en communautarismes, poison de la Société, anti-Histoire de France.
Zemmour conclut que "la romanisation s'essouffle, l'assimilation n'est plus de saison, la francisation, comme disait le général de Gaulle, reste en panne" (p.251).
Réinventer un projet pour la France passe-t-il donc bien par le retour à sa vocation universelle, celle d'héritière de Rome ?
J'y répondrai que la thèse de Zemmour est intéressante, mais que cette vocation universelle est née dans le pré carré de l'Ile de France, incarnée dans la monarchie sauvée par Jeanne d'Arc, très éloignée de la vision impériale qui fut celle de l'Empire Romain Germanique (dit "saint") de l'autre côté du Rhin reprise sans doute par les Etats-Unis. La France n'a aucune vocation impériale. Au contraire. Notre Nation, par sa taille, rassure les "petites" Nations, y puisera ses alliées, pourra promouvoir un vrai projet citoyen.
Rome sans l'Empire, est-ce pensable ?