Premiers clichés
Les premiers Espagnols que je vis furent deux enfants de mon âge. Gela se passait le 1er octobre 1939, jour de la rentrée des classes, à Colombières-sur-Orb, mon village natal, dans le sud de la France. Après l'invasion de la Pologne, la France avait déclaré la guerre à l'Allemagne un mois plus tôt, à peine. Je venais d'avoir huit ans, au mois de septembre. Savions-nous vraiment, mes camarades et moi, ce que signifiait le mot «guerre» ? Je ne crois pas. Quelque chose d'effrayant, de monstrueux, que nos parents avaient déjà connu. Une espèce de jeu de massacre pour grandes personnes. Nos deux institutrices essayaient de nous en expliquer les raisons, de nous rassurer, de nous calmer. «Gela ne doit rien changer à votre travail, disaient-elles. Et d'ailleurs, cette guerre sera bientôt finie.»
Pour certains d'entre nous, leur père était déjà parti, mobilisé, à quelques jours du début des vendanges. Ce n'était pas le cas du mien, réformé pour «rétrécissement de l'artère aorte». Mais mon oncle, instituteur dans un autre village, deux semaines plus tôt, vint nous faire ses adieux. Il portait déjà l'uniforme.
Dans ma famille, un frère aîné de mon père était mort au cours de la Première Guerre mondiale, quelque part en Turquie. Pourquoi en Turquie ? Nous ne l'avons jamais su. Envoyé là-bas. Corps expéditionnaire. Mes grands-parents reçurent un jour, par la Poste, une petite boîte en fer qui contenait sa plaque matricule, une note à la signature illisible, plutôt sèche, et une balle, celle-là même - disait la note - qui avait tué leur fils. J'ai toujours mis en doute l'authenticité de cette balle. Peut-être introduisait-on n'importe quel projectile dans les paquets, pour aller vite.
Ma grand-mère et mon grand-père ouvraient de temps en temps la petite boîte, le soir. Ils dépliaient le papier, lisaient la note, faisaient tourner la balle entre leurs doigts, puis ils refermaient la boîte. Elle était, pour moi, le cercueil de mon oncle.
Mort également un frère de mon autre grand-mère, et gravement blessé son autre frère : une jambe raide, et des douleurs incessantes, pour le restant de sa vie.
Une famille paysanne durement touchée, comme beaucoup.
Et maintenant une nouvelle guerre, et contre le même pays.
Ce matin-là, juste avant d'entrer dans la salle de classe, sur le pas de la porte, l'une des institutrices nous annonça que nous aurions désormais deux nouveaux camarades et que nous devions les accueillir gentiment. Oui, deux nouveaux, et qui n'étaient pas du village, qui venaient d'ailleurs, d'un autre pays. Elle tendit la main en direction du chemin de terre qui montait vers l'école et nous dit : «Les voilà. Ils arrivent.»
Des souvenirs ibériques à foison pour toucher au plus près ce qui compose l'âme d'un pays...
Carrière, scénariste de renom, dramaturge et romancier talentueux, est devenu, au fil des ans, la mémoire vivante d'une avant-garde culturelle et artistique, cinématographique et littéraire. Un indécrottable curieux, d'une érudition incomparable, à l'aise dans toutes les conversations. Ses souvenirs espagnols, empreints d'une tendresse non feinte, sont fidèles à cette image : un feu d'artifice de la pensée, succession de réflexions lumineuses...
Carrière est avant tout un formidable conteur. On ne s'ennuie pas un instant quand défilent ses souvenirs, qu'il s'agisse de sa découverte des surréalistes, de ses pèlerinages à Tolède, d'une nuit au musée du Prado, du franquisme ou d'un fantasme partagé avec une prostituée madrilène. (Tristan Savin - Lire, juin 2012 )