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Mémoire pour un avocat et autres récits
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Ah, Mirbeau! Le bel écrivain que voilà... Quelle plume incendiaire que la sienne... Quel esprit joyeusement anticonformiste que le sien... Et comme il fait bon se promener au fil de son oeuvre où la qualité de la prose le dispute sans cesse à l'intelligence du propos... Farouchement libertaire, violemment anticlérical, ce cher Octave fut sans aucun doute l'un des talents majeurs de son époque et, un siècle après sa mort, le lire et le relire ne fut jamais plus indiqué tant sa verve et sa radicalité revigorent en ces temps de mièvrerie stylistique et de panurgisme intellectuel.

Parue en 1894, cette nouvelle d'une cinquantaine de pages n'a pas la notoriété des grands romans mirbelliens mais n'en présente pas moins un vif intérêt, car outre ses qualités proprement littéraires, déjà considérables, elle jette une lumière passionnante sur la personnalité complexe de son Auteur. Est-ce à dire que ce texte est d'inspiration autobiographique? Eh bien, oui, en partie... En tout cas, il me paraît difficile de ne pas y entendre un écho du propre mariage désastreux de Mirbeau avec la comédienne Alice Regnault...

Comme son titre l'indique, cette nouvelle se présente donc sous la forme d'un mémoire qu'un homme en instance de divorce écrit à son avocat afin que celui-ci, pour préparer son dossier au mieux, possédât toutes les clés de l'affaire. Tout commence par le mariage de Paul et de Jeanne, lesquels, à peine sortis de l'église, partent en voyage de noces dans le Midi... Hélas, très vite Paul déchante en découvrant à sa fraîche épousée un caractère plus dur qu'il n'avait cru... une humeur plus changeante... une mesquinerie de sentiment jusque-là insoupçonnée... Sous le charmant minois se cachait une marâtre égoïste et persifleuse, laquelle se révèle brusquement au grand jour et transfome rapidement le lien conjugal en humiliant licou... Jeanne, en effet, entend tout régenter dans le ménage. Indifférente aux désirs de son mari, elle règne en tyran sur leur couple. Castratrice, elle impose sa volonté en tout domaine, ne pensant qu'à l'argent, raillant les principes altruistes et les instincts charitables de Paul, allant jusqu'à le priver de la compagnie de ses meilleurs amis... Bref, la belle union se mue bientôt en cauchemar...

Huit courts chapitres composent cette nouvelle. On y entre dès la première phrase dans le vif du sujet et je vous prie de croire que jusqu'au point final la plume de Mirbeau étincelle de toute sa virtuosité. Ah, quelle roborative écriture que celle de l'ami Octave! Et comme il est doux de succomber à ses charmes... Mais c'est bien la force du sujet qui accapare ici l'attention... Car pour simple qu'il soit, l'argument de ce récit est d'une rare férocité... Et s'il trouve son inspiration dans les propres déboires maritaux de Mirbeau, ce dernier lui donne malgré tout une valeur universelle en montrant comment un homme peut en arriver à laisser la femme qu'il aime le tyranniser quand bien même elle lui serait intellectuellement inférieure...

Mais le plus troublant, peut-être, dans ce texte, ce sont ces petites phrases, disséminées ici ou là, où semble percer une certaine complaisance de Paul à ses souffrances conjugales, comme s'il prenait un vague plaisir à être ainsi dominé, humilié, rabroué. Est-ce à dire que ce récit exhale des relents de masochisme? Eh bien, ma foi, je le crois... Il est d'ailleurs intéressant de noter que Sacher-Masoch appréciait beaucoup Mirbeau, auquel il consacra des pages dithyrambiques... Les deux hommes eurent même l'occasion de se rencontrer, au cours de l'hiver 1887, à Paris... Toujours est-il que sans aller jusqu'aux excès relatés dans La Vénus à la fourrure, Mirbeau nous montre ici un homme qui s'est volontairement enfermé dans une prison sans barreaux et qui subit cette captivité, sinon avec plaisir, du moins avec une louche passivité...

Voilà donc un excellent petit livre qui n'a rien perdu de sa force d'impact, ni de son ambiguité psychologique, et qui ravira tous les gourmets friands de belle prose! Si vous n'aviez encore rien lu du cher Octave, il serait fort étonnant que ces pages ne vous donnassent point l'envie de le fréquenter plus avant...
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