Dans l'abondante production actuelle sur la mystique rhénane, ce petit ouvrage d'un jeune historien et philosophe constitue une très utile « synthèse nouvelle » (p. 11), bien informée des acquis récents de la recherche, comme en témoignent une bibliographie réellement maîtrisée dans le corps du texte et d'abondantes notes. L'approche du « phénomène Eckhart » est équilibrée : sans méconnaître les difficultés du modèle eckhartien, par rapport à l'orthodoxie trinitaire par exemple (p. 90), l'A. voit en Eckhart un authentique théologien et mystique chrétien.
Même si l'A. entend tenir ensemble approche doctrinale et approche historique, cette dernière est prédominante. L'exposé de la pensée d'Eckhart se réduit en effet à quelques développements sur les thèmes, à vrai dire centraux, de la déification et de la théologie négative (p. 85-98). L'intérêt principal de l'ouvrage est donc plutôt dans une mise en perspective historico-doctrinale de l'œuvre d'Eckhart, qui a le mérite et l'originalité d'intégrer l'histoire des mentalités religieuses, et de ne pas séparer Eckhart du foisonnant mouvement d'émergence d'un mysticisme individualiste, parfois hétérodoxe, à la fin du Moyen Age.
Le chap. 1 présente de façon succincte et précise la vie et l'œuvre du dominicain allemand, tandis que le chap. 2 dégage « les contextes politique et religieux » de l'œuvre d'Eckhart, insistant sur l'arrière-fond que constitue le mouvement béguinal. Toutefois, comme « il semble bien que la mystique d'Eckhart doive plus à l'influence néoplatonisante de l'école dominicaine allemande [...] qu'au caractère affectif de la vie religieuse d'alors » (p. 64), le chap. 3, pour mieux y situer la pensée d'Eckhart, offre une bonne synthèse historico-doctrinale sur la mystique apophatique néoplatonicienne (l'A. insiste à juste titre sur l'importance de l'attribution de l'infini au Principe dans la mise en place de l'apophatisme, p. 70-71) et sur sa reprise critique par le christianisme, depuis Denys jusqu'à l'école dominicaine allemande, en passant par Jean Scot. Enfin, un ultime chapitre évoque la postérité de l'eckhartisme : les grands disciples d'Eckhart (Tauler et Suso), ses relations complexes avec la mystique flamande (la devotio moderna est loin d'être un prolongement de la mystique rhénane !) et la spiritualité classique, avant de s'interroger sur les motivations, parfois fort ambiguës, de l'intérêt pour Eckhart au XIX-XXe siècle. Ce solide travail de synthèse est à conseiller pour une première initiation scientifique à la mystique rhénane.