On ne présente pas Akira Kurosawa. En revanche, il faut peut-être rappeler qu'il est loin d'être l'auteur des seuls
Sept Samouraïs et autres
Le Château de l'araignée et
Rashomon, aussi géniaux soient-ils. Il est également l'auteur de films noirs sociaux qui saisissent admirablement l'état du Japon après la guerre et dans les années 50 (cf.
l'admirable coffret comprenant Chien enragé (1949) / Les Salauds dorment en paix (1960) / Entre le ciel et l'enfer (1963)). Mais il faut également rappeler qu'il est l'auteur de films humanistes d'une beauté incomparable, en particulier
Barberousse ou le très singulier
Dodes'kaden, dont l'échec lui fut extrêmement douloureux. Madadayo, le dernier film de son auteur, sorti en 1993, est de cette veine.
Quand bien même ce serait une catégorie discutable, on ne peut s'empêcher de considérer Madadayo comme une oeuvre testamentaire. Mais pas, paresseusement, parce qu'il s'agirait de son dernier film et qu'il faudrait y guetter ce qui annonce la fin. Il s'agit d'un film tout entier consacré à la vieillesse et à la fin, comme le suggère d'emblée le titre. 'Madadayo' ("pas encore prêt") est en fait la réponse du vieux professeur à ses anciens élèves et disciples qui lui posent rituellement la question à chacun de ses anniversaires, 'Madakai?' ("êtes-vous prêt?"). D'une certaine façon, tout le film se trouve dans cette question et cette réponse. Cette merveilleuse méditation sur la vieillesse et l'approche de la mort prend également un aspect de jeu et d'exaltation des forces de vie. Pas du tout un film funèbre, Madadayo est une oeuvre de vieux sage qui retrouve l'esprit d'enfance, navigue de la fantaisie à la gravité, jette une lumière crue sur la solitude face à soi-même, à sa vieillesse et à sa propre fin autant qu'il met en relief la volonté d'être au monde et le lien indéfectible qui relie les êtres.
Il permet également de se rappeler qu'
Ozu ou
Naruse ne sont pas les seuls peintres japonais de la vieillesse, de la solitude, des beuveries en groupe, etc., même s'ils en sont des maîtres absolus. Kurosawa montre ici de façon éclatante ce qu'il avait montré à maintes reprises auparavant, sa sensibilité et sa délicatesse, qu'on ne lui reconnaît pas toujours assez. Il faut pour être très franc ajouter que le film a bien quelques longueurs, qui me semblent toutefois peu de choses au regard de la beauté de l'oeuvre.
Finissons sur l'aspect pictural du film. L'oeil de peintre de Kurosawa fait ici aussi des merveilles, les plans étant toujours travaillés autant pour le cadre et les lignes que les couleurs. Les dessins préparatoires, comme ceux de nombre de ses films précédents, ont été exposés il y a quelque temps au Petit Palais et ont fait l'objet d'un beau catalogue:
Akira Kurosawa : Dessins. Très émouvants: les dessins du film qu'il préparait, ce qui montre bien qu'il ne comptait pas s'arrêter à ce film, devenu testament par la force des choses.
Bonne édition Mk2. Bonus fort intéressants, mais qu'on aurait aimés plus longs: préface (8'), analyse (8') et commentaire d'une scène (12') par Charles Tesson, auteur de la meilleure première approche en français sur le maître,
Akira Kurosawa. Précisons que Madadayo se trouve également dans un coffret Mk2 comprenant aussi Dersou Ouzala, L'Idiot & Scandale.