Elle s'appelle Emma et, comme le pauvre Don Quichotte de Cervantès qui crut pouvoir trouver dans le monde les aventures qu'il trouvait dans les livres de chevalerie, elle espère trouver dans le monde les passions qu'elle trouva dans les livres romantiques. Mais du couvent où elle fut élevée au monde petit-bourgeois qui traçera l'horizon de ses espérances crucifiées, c'est tout un gouffre qui sépare le rêve de la réalité. Et, comme pour l'hidalgo, la confrontation avec ce réel sera trop brutale pour y survivre. Car le réel ici est plus réel que partout ailleurs, c'est le monde étroit, étouffant, de la petite bourgeoisie de province sous le Second Empire, un cauchemar d'ennui, de médiocrité et, pire que tout, d'autosatisfaction. Une autosatisfaction telle qu'on croit y guérir les malades quand on ne fait que les tuer...
Mal mariée, mal courtisée, mal comprise... pauvre Emma ! Un mari (Charles) moyen, inexistant, et - horreur suprême - tendre comme de la mie de pain ; un apothicaire (le mythique Homais), imbécile, bavard et suffisant ; et quelques amants, bellâtres égoïstes qui, ne comprenant rien au formidable drame qui se joue en cette fleur maladive, la butinent pour mieux la faner. Bref, la banqueroute est totale.
Armé du grand style et des descriptions cliniques, d'une ironie mordante et d'une hauteur de vue si souveraine que le drôle et l'ignoble y sont indissociables, le maestro fait gicler l'arsenic de son héroïne sur toutes les pages de son brûlot, si bien que la bonne société ne trouva rien de mieux à faire qu'intenter un procès pour "outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes m½urs" ! Acquittés, l'auteur et l'oeuvre en sortirent glorieux. Voilà ce qui se passe quand on croit que mettre un drap sur le miroir en fait disparaître le reflet...