C'est un film (pour ceux qui auront eu la chance de voir le film) musical (pour les précédents et ceux qui n'auront que la bande sonore originale) qui ne vise pas à produire la dramatisation d'un groupe ou d'un artiste mais à donner une image globale de la musique jamaïcaine. Alors que tout est concentré sur la musique, ils s'évertuent à mettre en images banales les chansons et les musiques qui parlent d'elles-mêmes. Ainsi des chansons enregistrées en décor studio alors même que les écrans de contrôle sont morts et ne sont donc qu'un habillage, ou bien dans des intérieurs qui ne riment à rien et ne signifient rien, ou encore dans des rues ou des arrière-cours qui n'ont pas de sens. La seule chose qui ressort très fort des séquences filmées en scène live est l'orientation très forte chez certains, particulièrement quelques femmes, vers le sexe, y compris des positions et postures sexuelles explicites en scène qui sont irritantes d'hétérosexualité outrancière où la femme n'est guère qu'une espèce de brosse dont on s'époussette un peu rudement le pantalon. Cela est en contradiction directe avec le deuxième discours, qui vient en premier cependant dans le temps, de tous ces artistes pour la liberté, le retour à l'authenticité africaine, la libération de l'histoire et de ses tabous. Comment peuvent-ils ne pas être conscient de la partialité anti-non-hétéro et très fortement dégradante pour les femmes de cette moitié des chansons sexy alors même que la musique n'impose rien, bien au contraire. Et justement cette musique est typiquement une musique qui s'est développée du croisement de deux héritages, l'héritage européen et l'héritage africain. Le saxo, les guitares, les trompettes sont typiquement européens alors que les rythmes et rythmiques sur percussions sont une tradition typiquement africaine. C'est d'ailleurs ce croisement qui a permis d'inventer les batteries modernes de la musique amplifiée et du jazz. Qu'on me comprenne bien, la batterie n'est pas une invention africaine, mais américaine (y compris donc les noirs qui font dans la musique depuis toujours), les percussions ne sont pas une invention africaine mais une forme musicale universelle. Par contre les rythmiques utilisées par le jazz, le rock, le blues, et bien sûr la musique jamaïcaine sont typiquement africaines. Il y a un rythme « normal » qui suit la mesure de la musique et qui s'appuie sur les temps normaux de cette musique et sur son chant, mais derrière, grâce à la batterie et parfois à la basse ou la contrebasse quand ces instruments sont utilisés, un rythme beaucoup plus rapide, trois à quatre fois plus rapide qui permet de régler sa danse dessus et d'atteindre une vitesse qui tient de la transe, en tout cas de la performance, et que seuls les Africains savent suivre quasi « naturellement ». Et la musique jamaïcaine, même si elle ne pousse pas cette caractéristique aussi loin que certaines formes de rock ou de jazz (écoutez un solo de batterie dans un morceau de jazz et vous aurez cette rythmique démesurée), la contient et la met en scène. Hélas dans le film cela est peu montré, sinon quand quelques danseuses se mettent à frémir rapidement de leurs excroissances rondes et charnues. Mais c'est le lien avec toute la tradition africaine du Vodun (ex-vaudou) qui se trouve là et on sait l'importance de ce Vodun dans les îles antillaises et dans les communautés noires des Amériques issues de l'esclavage. Sublime.