Voici un enregistrement qui a véritablement posé un jalon dans l'interprétation du Wunderhorn. Chailly semble vouloir faire son deuil de l'unité fantasmée d'un recueil qui fasse œuvre : y renoncer mais aussi la dépasser. Plutôt que de chercher à découvrir une œuvre unitaire et cohérente antérieure à sa fragmentation, il pose au contraire la fragmentation comme première et propose un parcours possible à travers un recueil envisagé comme une compilation sans mode d'emploi prescrit. C'est précisément ce qui lui permet de construire une cohérence : Urlicht n'est pas relégué en appendice mais placé au milieu, où il devient un centre de gravité. Innovation en ce qui concerne la distribution vocale : seul Urlicht nécessite un vrai mezzo, les autres lieder où une voix féminine est préférable appellent davantage un soprano clair, à même d'évoquer l'enfance. La majorité des numéros reviendra néanmoins à un baryton (Chailly se rattache-t-il à l'école faisant de cette voix celle du lied et la voix mahlérienne par excellence ?) ; mais c'est à travers la voix d'un ténor spinto que Revelge exprimera toute sa noirceur. Quatre voix, donc, mais pas de dramatisation arbitraire, autrement dit aucun numéro dialogué : le Wunderhorn relève du lied et c'est l'art du liedersänger de chanter non un personnage de théâtre mais un texte poétique dans lequel plusieurs voix peuvent s'exprimer. Goerne est le digne héritier des grands barytons schumanniens et mahlériens, et le format du Wunderhorn, avec l'accompagnement orchestral allégé de Chailly (les cordes semblent peu nombreuses), met en valeur sa vocalisation un peu rentrée. Bonney maîtrise elle aussi l'esprit tour à tour ludique, inquiet voire caustique des lieder. Windbergh, dans une de ses dernières apparitions, est excellent. La direction de Chailly est remarquable, soucieuse de luminosité et de caractérisation, peut-être un peu trop étudiée pour faire sentir la fraîcheur de ces morceaux juvéniles, mais ce disque est sans doute un des meilleurs consacrés à Des Knaben Wunderhorn.