Avant d'apprécier ce disque, il faut d'abord que l'oreille s'accoutume à une certaine acidité du son : l'enregistrement date de 1950. Passée cette première impression, l'auditeur est très vite sensible à une construction du discours qui, mesure par mesure, donne leur importance exacte aux interventions des différents pupitres et aussi à un humour pince-sans-rire. Karel ¦ejna (1896-1982) était un chef sévère, connu entre autres pour une Má Vlast un peu rapide et sèche, qui ne s'embarrasse pas de séduction et de rondeur sonores. Ce qui frappe ici, c'est son sang-froid, sa capacité de passer d'une atmosphère à une autre, sans que l'atmosphère précédente morde sur la suivante. Dans un tempo souple, on passe d'un coup d'un calme tellurique qui évoque la grande version de Klemperer à des élancements aériens marqués par les interventions malicieuses des bois, de la rondeur à l'acéré. De sorte qu'on serait bien embarrassé de décrire cette version par un adjectif, car elle les justifie tous, tour à tour. On peut tout de même dire que, à la différence de bien des chefs germaniques, ¦ejna privilégie la variété et les accidents par rapport à la continuité, sans que cette dernière en souffre et sans que le Ruhevoll (3e mouvement) y perde son souffle unitaire. C'était aussi la leçon de Reiner en 1958
Mahler : Symphonie n° 4 en sol majeur.
J'ai moins accroché à sa Má Vlast quand je l'ai écoutée, un peu par hasard et trop brièvement, mais cette Quatrième de Mahler, que j'ai pu connaître sans que j'aie ici à dire comment, passionne davantage à la deuxième écoute qu'à la première, parce qu'il s'y passe toujours quelque chose. Après avoir commencé à mettre en garde contre la relative vétusté du son, je conclus mon développement sur la direction en constatant que j'entends tout distinctement presque comme si j'étais au concert, grâce à la capacité du chef à distinguer les plans et les pupitres, sans qu'il y ait des passages confus ou massifs.
Reste tout de même à parler de la soprano, Maria Tauberová (1911-2003), l'épouse du grand chef Jaroslav Krombholc, qui avait presque sept ans de moins qu'elle. Elle s'appuie sur la direction pour rendre le caractère de chaque passage. Sa voix, qui laisse passer le léger sourire qui nous montre qu'elle sait ce qu'elle chante, a la sensualité charnue qui évoque un peu celle de la mezzo Nan Merriman et aussi celle d'une amie, qui elle n'a fait aucune carrière de cantatrice. Tauberová était née un 28 avril, le même jour que Merriman, quoique pas la même année. Mon amie est née un 21 avril, mais ça n'a pas d'importance. Souhaitons que ce disque soit disponible quand vous lirez ces lignes, car Karel ¦ejna n'est pas un des chefs les plus vendeurs.