Après une superbe Quatrième au Concertgebouw d'Amsterdam, la compagnie anglaise Decca enregistrait Solti au milieu des années 1960 dans les symphonies n° 1, 2, 3 et 9 de Mahler avec le London Symphony Orchestra. La nomination du chef à Chicago serait à la fin de la décennie l'occasion de faire parler la poudre dans de mémorables cinquième à huitième et le Chant de la terre, mais en attendant c'est donc l'élite des orchestres anglais qui accompagne le chef hongrois : formation sans identité sonore forte, contrairement au Congertgebouworkest ou au Chicago Symphony, mais disciplinée et adaptable, et cultivant de longue date des tropismes tchèque, hongrois, russe ainsi qu'une attention au vingtième siècle.
On pourrait dire qu'après une génération de chefs dont la pratique mahlérienne s'ancrait dans une tradition héritée du maître (parfois directement : Walter, Klemperer) ou dans un terroir (c'est encore le cas d'Ancerl, voire de Kubelik), Solti ouvre (avec Bernstein ?) la voie aux gestes interprétatifs forts et personnalisés. Si vous cherchez une Première pittoresque, néo-wébérienne, exhalant le Naturgefühl, vous risquez fort de ne pas vous y retrouver. Fidèle à ses origines hongroises, Solti met en scène une énergie impatiente qui menace de déborder le cadre (mais tenue d'une poigne de fer), se traduisant par une avancée permanente tournant quand il faut à l'emballement, un discours fermement scandé et accentué, un orchestre assez nettement braillard où tous les pupitres semblent présentés frontalement au premier plan, mais d'une transparence jamais prise en défaut. Dans les trois premiers mouvements, la sécheresse, la raideur même, peuvent laisser l'auditeur sur sa faim, mais la série de déflagrations du Finale montre tout le potentiel de l'approche de Solti.
Pour une lecture moins personnelle et peut-être plus complète, on aura le choix entre Walter, Ancerl, Kubelik, Haitink (Amsterdam) ou Bernstein (idem).