Pour avoir des éléments de comparaison, j'ai écouté mouvement par mouvement cet enregistrement, celui de Klemperer et un des meilleurs de Bruno Walter. Mais en était-il besoin ?
La qualité d'enregistrement de ce disque de 1958 rejoint celle des meilleures prises de son des Richard Strauss du même chef. Quelle chance ! Tant de choses se passent dans les moins de 16' du Bedächtig. Nicht eilen, avec des instrumentistes si extraordinaires de précision, de discipline (les soudains silences !) et de couleur, un rebondissement, un sens du rythme et une relative souplesse qui sont à mettre au compte du chef. L'auditeur est comblé par le plaisir sensuel de l'écoute de l'orchestre, il ressent aussi qu'"il y a tout" ce que Gustav Mahler a voulu y mettre. Bien sûr, on pourrait en dire autant pour le 2e mouvement et pour un Ruhevoll éclairé d'une subtile lumière, chaleureux.
Comparé à Bruno Walter, Reiner n'est évidemment pas sentimental (Klemperer non plus !) et cela peut être discuté. Peut-on dire que la musique de Mahler n'est pas sentimentale à proprement parler, mais qu'elle détourne (au sens artistique du mot détournement) toute une série d'éléments considérés comme de mauvais goût dans la musique sérieuse, comme les fanfares militaires, ou des éléments musicaux et sonorités considérés comme "vulgaires" et qui supposent une certaine dose de sentimentalité au premier degré ? Par ces moyens, Mahler aurait fait passer la musique du XIXe siècle au XXe siècle. Un refus de toute sentimentalité ferait qu'il n'y aurait rien à détourner; inversement, trop de sentiment (cf. Bruno Walter) rattacherait Mahler au romantisme. Il me semble que Reiner permet à son auditeur de ressentir des sentiments, même si lui-même n'appuie pas, et que son interprétation, loin d'être formelle, est hautement évocatrice (0'47'', délicatesse; 1'22'', naïveté, 1'35'' à 2' 02'', nostalgie; 2'31'', drame.... 5'52'', accès d'angoisse, souvenir). On ne pourrait en dire autant avec Klemperer, où tout cela est émoussé.
Il reste qu'à comparer Reiner, Klemperer et Walter, on finit par se demander où est la "vraie" quatrième symphonie de Mahler, tant les options divergent. N'en déplaise aux dellacasaques, le dernier mouvement chanté n'atteint pas ce que font Schwarzkopf avec Klemperer ou Seefried avec Walter (en 1950 et surtout en 1953). C'est parfait, mais un peu neutre à mon goût. Il n'empêche, si je devais choisir une seule version de cette œuvre, j'en serais bien sûr désolé, mais je considérerais que celle-ci est la plus riche et la plus représentative.