...Bruno Walter rencontra Mahler en 1894 et travailla sous sa tutelle aux Opéras de Hambourg puis Vienne. « C'était magnifique d'avoir sous les yeux cet exemple chaque jour renouvelé de suprême exigence envers soi et envers les autres » écrira-t-il dans son autobiographie en 1946.
L'admiration pour cet homme, alors surtout reconnu comme chef d'orchestre, pouvait-elle éviter un mimétisme, ou du moins un contre-type, qui fut raillé par une certaine presse autrichienne ne voyant dans le disciple que « pose, fabrication, inauthenticité » ?
En tant que musicien, le jeune maestro dut s'émanciper de cette encombrante influence pour développer son style propre, mais resta toujours redevable envers son maître dont il propagea les oeuvres à une époque où celles-ci -loin de la popularité dont elles jouissent aujourd'hui, peinaient encore à s'imposer pour diverses raisons, certaines odieuses.
En janvier 1954, il enregistra une remarquable interprétation de la Symphonie n°1, à la fois vigoureuse, spontanée, rayonnante, couronnée par un Finale cravaché.
Avec l'orchestre californien que le label Columbia avait assemblé spécialement pour lui, il réenregistra cette oeuvre en janvier-février 1961 à Los Angeles, peu avant de disparaître.
Malgré ses qualités d'intelligence et de lisibilité (par exemple dans le Scherzo : les figurations clarinettes et bassons à 0'45, ou les timbales marquant le rythme après 6'13), ce remake ne m'a jamais complètement convaincu quand il se fige dans une lecture méthodique, bien peu communicative ni imaginative.
Les appels de la nature du "Langsam, schleppend" me semble presque contrits, hibernatoires, sans que j'y perçoive le charme champêtre ou la poésie vernale qui s'y font l'écho.
Diriger ainsi le Finale m'apparaît parfois artificiel (le ralenti à 1'10), frigide. La perspective est grandiose mais l'on sent vite que le "stürmisch bewegt" se déroulera sans incident, comme sous l'assurance d'un pilotage automatique, à l'abri des turbulences cyclothymiques qui tourmentent ce coeur blessé.
Voilà une approche humble et serviable mais ne saurait-on attendre autre chose d'une telle autorité au faîte de sa connivence avec cette oeuvre ?
Captée au Carnegie Hall en février 1958, cette version de la Symphonie n°2 fut une des premières à apparaître sur le marché stéréophonique (en Europe, les microsillons SABL 189-190 parurent sous étiquette Philips).
Un témoignage si fidèle par le son et le respect de la partition put dignement initier une génération de mélomanes, et malgré la concurrence discographique, s'impose encore aujourd'hui par sa rigueur, son contrôle dramatique et émotionnel, son respect des nuances dynamiques.
Le solennel Allegro maestoso s'entend traduit avec un sens implacable de la construction (même la menaçante irruption à 11'05).
Sans concession à la gemütlichkeit viennoisante, Walter organise l'Andante avec une méticuleuse transparence, cristallisant les jeux de timbres entre pizzicati et harpes. Puis maintient le "In ruhig fliessender Bewegung" dans le strict gabarit d'un Scherzo classique, sans accuser la vocation parodique de ce tableau de Saint Antoine prêchant vainement aux poissons.
Pour échafauder le monumental Finale, le maestro ne tolère aucun débordement injustifié (même dans les épisodes agités : 9'35-13'30), et obtient ainsi l'intensité par la discipline, la concentration collective de son New York Philharmonic qui architecture stoïquement ces scènes d'apocalypse.
L'exécution ne se donne pas en spectacle et tend sereinement vers son but, le message de la Résurrection (18'47-).
Depuis un demi-siècle, certaines baguettes nous ont montré par contre-exemple que sentimentalisme et théâtralisation excessive ne servent pas forcément le dessein mahlérien.
Orthodoxie et probité : en ses témoignages tardifs, dépositaires de l'expérience que l'on sait, Walter l'avait bien compris.
La droiture de son propos n'a rien perdu de sa pertinence et forme toujours un repère, sinon un modèle.
N'allez pas croire que le résultat soit fade ou inexpressif. Surtout avec de telles cantatrices : Maureen Forrester, insurpassée dans l'humble prostration de son "Urlicht".
Et ce vibrant « Auferstehn » (30'14), extirpé de la voix tressaillante d'Emilia Cundari, s'immisce au plus profond des âmes inquiètes de leur juge dernier.