...captée en mai 1982 au Kingsway Hall est servie par une captivante interprétation : fraîche, libre, neuve, et suprêmement intelligente.
Une lecture bien curieuse. Désaffectée, c'est à dire deux choses.
Sans maniérisme. La prosodie est nette, clairement présentée. Les fluctuations rythmiques du "Bedächtig nicht eilen", les changements de décor (écoutez les accélérations à 5'10 et 12'52, tels des rebondissements qui chapitrent une histoire) ne tournent pas autour du pot. Voire contrecarrent les indications « nicht eilen » et « ohne Hast » de la partition
Dans la généreuse acoustique du Kingsway Hall, le tissu polyphonique révèle une richesse inouïe : aviez-vous déjà entendu ce contrepoint de clarinette à 2'08 ?
Désaffectée, c'est à dire aussi : désertée. Ou plutôt, un scénario en construction, dans l'attente des intentions de son auteur, qui se plaît à retarder l'apparition des personnages. Ambiance beckettienne. Un être nous manque mais rien n'est dépeuplé car Tennstedt sait tenir l'intrigue en haleine.
On n'est pas dans le psychologisme de l'esthétique « nouveau roman », mais un tel traitement revisite assurément le ton de ce premier mouvement, à la lumière d'une narration inaccoutumée.
Le Scherzo poursuit sur la lancée, à la faveur d'un pétillant humour.
Ainsi parcouru, sans sentimentalisme, la lucide méditation du "Ruhevoll" suscite l'imaginaire de l'auditeur -non son affect. Malgré la somptuosité des entrelacs polyphoniques tissés par le London philharmonic, certains épisodes me paraissent trop rapidement survolés, jusqu'à se dégager de la puissante étreinte émotionnelle de ce sublime Adagio.
Le cantabile des violoncelles anglais, la profondeur des contrebasses nous emmènent très loin. Au paradis ?
Certains chefs en forcent les portes par effraction. Ici, on y atterrit (17'48-)
Un moelleux roulement de grosse caisse rembourre la piste.
L'hôtesse s'appelle Lucia Popp. Dans le Lied final, elle nous raconte que tout n'est pas rose dans les contrées angéliques. Son intonation relativement inquiète voudrait-elle nous faire croire que le paradis n'est pas un havre de paix ? On la croit quand elle éteint son « Sankt Peter im Himmel sieht zu » sur un soupir plaintif (1'51).
En fin de compte, l'on se demande si la lecture intelligente que nous propose le chef allemand n'entend pas déjouer le lyrisme naïf des ambiances de légende dorée émanées du « Knaben Wunderhorn ».
Proposé en fill-up, le célèbre Adagietto servi par les mêmes interprètes vient rappeler que leur lecture de la V° Symphonie demeure l'une des plus recommandable de la discographie et un des sommets de leur intégrale.