J'ai longtemps placé très haut cette version de la 4e symphonie de Mahler, en particulier pour son dernier mouvement chanté par Elisabeth Schwarzkopf. Je continue à l'aimer, mais de plus en plus exclusivement pour ce mouvement et aussi pour le Ruhevoll.
Comparons ce que fait Klemperer avec le magnifique disque de Reiner. Chez Reiner, les évènements musicaux se arrivent sans cesse à nos oreilles, chez Klemperer, on a certes des qualités de sobriété et de mise en place, mais surtout on ne remarque plus rien ! Le discours avance, à son rythme, qui est lent, un peu comme une luxueuse limousine glissant sur une route bien asphaltée. Sur la longueur, cette paisible avancée produit un effet hypnotique, pas désagréable du tout et ne nécessitant aucun adjuvant dont la loi prohibe la détention, la vente ou l'usage... On peut aimer cette Quatrième Symphonie en écoute globale, elle est un d'un très beau blond mat, mais elle ne supporte pas l'écoute attentive, centrée sur les détails, car où sont les détails ? Tout est amorti, émoussé...
Enfin vient le Ruhevoll, mouvement d'immobilité paisible, mais animé de l'intérieur, que Klemperer prend relativement rapidement, ce qui est parfois son usage, anti-sentimental, dans les mouvements lents. C'est un des plus beaux que je connaisse, sauf que j'ai l'impression de sortir de 28 minutes de Ruhevoll, car ça veut dire plein de calme. Au sortir de ce mouvement, le Lied Das himmlische Leben, et sur un orchestre encore une fois paisible s'élève la voix d'Elisabeth Schwarzkopf. Evidemment, la voix, qui a toujours eu ses limites, commence à vieillir, évidemment on se dit qu'elle fait trop grande dame pour chanter ce Lied de Paradis naïf, innocent et enfantin. Mais c'est oublier qu'elle a su montrer un esprit d'enfance au second degré dans Hänsel und Gretel. C'est une véritable recréation, où les mots sont articulés de façon unique, comme par exemple "Hofmusikanten", que j'ai souvent passé et repassé (heureusement, avec le CD, plus de risques de rayures). Enfin, c'est magique.
Ce qui permet d'accorder sans hésiter une 5e étoile est son complément (dans l'édition en 6 CD, il est à la fin du CD 5, la 4e Symphonie occupant seule le CD 2). Christa Ludwig, qui est présente dans Das Lied von der Erde de la même série, chante les trois Rückert-Lieder les plus connus et deux Lieder du Knaben Wunderhorn, toujours sous la direction de Klemperer. Un peu comme dans Das Lied, Christa Ludwig, d'une voix brûlante, prend le parti d'une grande animation expressive, qui prend la forme de la véhémence tragique dans le Knaben Wunderhorn, mais les textes le justifient. Il existe certes des interprétations plus calmes, respectivement Ferrier avec Walter et Forrester avec Prohaska, mais ce que fait Christa Ludwig est très émouvant.