CHRONIQUE DE HERVE PICART MAGAZINE BEST NOVEMBRE 1980 N° 148 Page 98
3° Album 1980 33T Réf : Vertigo 6359 034
Quel moment précieux que la parution d'un disque de Dire Straits. C'est comme une bouffée d'oxygène pur qui se répand soudain dans l'atmosphère complaisamment lourde du rock d'aujourd'hui. A peine Mark Knopfler a-t-il libéré de sa guitare miraculeuse quelques grappes de ces sonorités crépitantes et câlines dont il possède seul le secret, l'on redécouvre une autre façon de respirer en musique, l'on se sent plus léger, l'on renoue avec une certaine transparence de la sensibilité. Et cela n'a pas de prix. Je crois qu'à bien des égards "Making Movies" est sans doute le disque le plus beau de cet automne, et que ses langueurs humides se marient idéalement aux tonalités roussâtres de notre spleen. Un disque comme celui-ci montre que Dire Straits a un avantage décisif par rapport à ses concurrents du rock de 80 ; comme eux, il possède une originalité, une personnalité qui le rendent bien reconnaissable, comme eux il manie avec élégance l'énergie d'un rock épuré, comme eux il sait faire preuve de virtuosité tout en gardant son aisance d'être et en évitant l'exhibitionnisme accablant qui est souvent le corollaire du talent instrumental, mais, plus qu'eux, il recherche quelque chose qui était l'apanage des seventies et qui soudain est méprisé, allez savoir pourquoi : la MUSICALITE. On n'en finit plus, à l'écoute de ce merveilleux troisième album, de déguster la finesse mélodique du travail de Mark Knopfler et de sa bande. L'on remarque bien sûr que la collaboration de Mark et de Pick Withers (ce grand, très grand batteur) avec Dylan a laissé des traces, à tel point que l'on se demande souvent si la meilleure suite donnée à "Slow Train Coming" n'est pas ce "Making Movies" à l'austère pochette au lieu de "Saved", l'on remarque également que Mark Knopfler semble s'être détaché de la hantise du single à succès qui embrumait quelque peu "Communiqué" et qu'il recherche avant tout la profondeur musicale, quitte à faire des morceaux longs de dix minutes ; l'on remarque encore que Dire Straits est devenue un groupe étonnamment mûr où tout est d'une richesse et d'un à propos extrêmes ; mais l'on ne garde finalement en tête qu'un intense bonheur musical, qu'une étonnante impression de chatoyance, de pureté, de QUALITE, qui vous imprègne et vous purifie. Dire Straits fait partie de la race des enchanteurs, comme put l'être Genesis dans la précédente décade. Souhaitons à ce grand et beau disque autant de postérité.