A travers ce titre, Jean Clair nous livre sa part de mélancolie, peut être même de regret, dans ce qu'il a défendu pendant longtemps: l'art institutionnalisé à travers musées et expositions.
Certes, ce que l'on pouvait y voir il y a quelques décennies, au regard de l'art contemporain actuel, avait une valeur sans doute plus vraie, plus réelle, plus académique, issue d'un savoir-faire transmis comme cela le fut pendant longtemps, mais le ver était déjà dans le fruit et les excès d'audace de la nouvelle génération biberonnée à l'ultra-libéralisme et aux excentricités stériles n'en furent que les conséquences logiques.
Le libéralisme au sens idéologique est un acide qui contamine et ronge tout ce qu'il touche. Le domaine de l'art ne pouvait échapper à cette vague qui au nom de la liberté et de l'universel, pures vacuités intellectuelles mais qui constitue ses deux principaux moteurs, proclame que tout est art et que chacun y a droit. La transposition de ces deux concepts ne pouvait que signer la mort de l'art dans une lente agonie. On arrivera finalement à Piero Manzoni qui commercialisera en 1961 ses "m**** d'artiste", 90 boites de conserves, étiquetées et signées contenant ses excréments, aujourd'hui cotées près de 30 000€.
La contradiction face à ce totalitarisme subtile et inconscient est quasi impossible sans subir l'anathème; s'y opposer c'est se confronter à l'esprit d'un système qui guide la nation, la société et la majeure partie du monde entier depuis plus de deux siècles.
Ainsi, Jean Clair, enfant d'un art pas tout à fait indécent ni tout à fait vertueux, se retrouve tout d'un coup, défenseur d'une sorte d'éthique artistique qui finit immanquablement par se tourner vers le religieux, ou plutôt le sacré puisque l'art dans sa définition traditionnelle et première découle de croyances religieuses présentes depuis des millénaires qui de ce fait noyautent la majeure partie des œuvres qui ont fait la gloire de l'occident avec la Renaissance notamment.
Jean Clair défend ainsi une position louable qui n'est pas mauvaise mais qui n'est pas non plus légitime; si "Dieu est mort", si l'art s'est vu octroyé le droit de ne plus s'adresser aux puissances suprêmes, au nom de quoi et de qui, mis à part les éternelles querelles d'esthète, pourrait t-on juger de la pertinence d'une œuvre ou de sa beauté?
Si Jean Clair ne s'est pas encore fait prêtre, il vaudrait mieux le considérer ici comme un Baudelaire des temps modernes, à la fois esthète, réactionnaire, et quelque peu impliqué dans cette décadence, mais surtout poète car la langue utilisée est tout à fait délicieuse et ces réflexions parfumées de mélancolie sont évoqués à la manière de poèmes en prose. On en apprend également beaucoup sur le monde de l'art et son histoire, sur des artistes qui ont échappé au grand public et que l'auteur prend comme contre-exemples de ce qu'il exècre.