Enregistré en août 2009 à Lucerne, ce beau concert a déjà fait l'objet d'une diffusion sur Arte et Mezzo, je m'autorise donc un commentaire par anticipation.
Après une année de transition, Abbado reprenait au cours de l'été 2009 son cycle Mahler avec cette 1ère symphonie et une 4ème qui sera probablement diffusée un jour ou l'autre.
Pierre après pierre, le chef milanais construit un monument qui fera date et l'on est d'autant plus stupéfait de la qualité qu'il s'agit de prises de concerts avec tous les aléas que cela comporte surtout dans des oeuvres d'un tel foisonnement.
Cette 1ère symphonie ne déroge donc pas et l'on retrouve toutes les qualités qui ont mené au triomphe les précédents opus : extraordinaire équilibre entre architecture et détail, perfection instrumentale, l'orchestre est d'une immense plénitude tout en sonnant parfois comme de la pure musique de chambre et l'art d'Abbado pour maintenir une animation constante, relancer en permanence ses musiciens et tout simplement confondant.
Le complément de programme laisse plus circonspect, alors qu'aux débuts de l'aventure lucernoise Abbado dialoguait avec Pollini ou Brendel, c'est ici le dernier prodige estampillé « made in china » qui nous est proposé.
L'usine du monde qu'est la Chine est aussi une usine à pianiste, après Lang Lang, voici Yuja Wang. Premier constat, la demoiselle est très jolie à regarder et sait se tenir devant un piano, nous épargnant les grimaces et mimiques dont son ainé est friand.
On ne peut cependant pas oublier qu'Abbado a déjà enregistré ce concerto de Prokofiev il y a quarante ans avec Martha Argerich, la comparaison s'impose donc inévitablement et elle n'est pas favorable à la jeune chinoise. Non que celle-ci ne dispose pas des moyens pianistiques requis bien au contraire, mais avoir une technique infaillible et des doigts en acier ne suffit pas, il lui manque la musicalité racée, l'intensité mise dans chaque mesure, la liberté de respiration, bref tout ce qui fait que la pianiste argentine, pourtant âgée d'à peine cinq ans de plus au moment de l'enregistrement, nous donne l'impression d'inventer la partition au fur et à mesure qu'elle se déroule.
De surcroit, malgré toute sa technique, Yuja Wang a beaucoup de mal à ne pas être recouverte par l'orchestre et l'on se dit que les spectateurs n'ont pas du entendre beaucoup de piano, Abbado ne s'y trompe pas et jette régulièrement des regards inquiets à sa jeune partenaire, mais bon, Mlle Wang suit comme elle peut et ce curieux attelage arrive finalement à bon port sans accidents ce qui est une forme d'exploit compte tenu de l'inexpérience de la jeune pianiste.
Que l'on ne se méprenne pas sur mon commentaire, il ne s'agit nullement de dénigrer Yuja Wang qui a d'immenses moyens et un grand potentiel mais le star system lui laissera-t-il le temps de développer ses dons ou l'exploitera-t-il jusqu'à ce qu'un nouveau prodige préfabriqué ne vienne la remplacer ? Je crains que la réponse ne soit contenue dans la question ! Il fut un temps ou un Pollini vainqueur du concours Chopin à 18 ans se retirait pendant dix ans pour travailler, époque bien révolue. A l'heure de la concurrence libre et non faussée un pianiste se juge à son potentiel commercial et non à ses qualités artistiques, Yuja Wang est donc l'instrument idéal pour pénétrer le marché asiatique.
Dans une interview accordée à un quotidien suisse en marge du Verbier Festival, la jolie Yuja avouait passer plus de temps sur Facebook qu'à étudier ses partitions, tout est dit !
Il n'en demeure pas moins que ce DVD est indispensable pour Abbado et pour Mahler, en espérant que le temps et la maladie laissent le chef milanais achever son monument Mahler
Un DVD à classer à la lettre M, bien évidemment.