Mais voici que, libéré des entraves de la vieille Europe, il espère trouver en Amérique de quoi reconstruire son rêve. Pourtant, New York en 1908 a plus d'ambition que de maturité. Les théâtres d'opéra ne sont guère autre chose que le simple enjeu des rivalités mondaines. Les grosses fortunes, celles des Astor, des Vanderbilt, des Roosevelt, des J.P. Morgan, s'y livrent une guerre souriante et guindée autour des Caruso, Sembrich, Farrar, Fremstad, Chaliapine, artistes prestigieux mais surtout soucieux d'ajouter à leur gloire un plantureux cachet.
Acheté lui aussi à prix d'or, Mahler toutefois ne veut pas se vendre, et il va tenter, depuis son pupitre, envers et contre une société à la fois inculte et puritaine, de faire du Metropolitan Opera le rival des plus grandes maisons et pas seulement la vitrine dorée d'un milieu clos que règle un ennui de bon ton. Mais, ici, le spectacle se joue plus dans la salle que sur la scène et la hiérarchie du goût s'évalue en millions de dollars. Dans ces conditions, c'est miracle que Mahler ait réussi, par sa seule énergie, à susciter un véritable orchestre professionnel digne de ce nom, la nouvelle Philharmonique de New York, première phalange symphonique permanente de l'opulente cité.
De lents et luxueux paquebots ramènent Mahler chaque année vers ses chères montagnes. Et les tournées européennes continuent malgré tout
Russie, Finlande, Pays-Bas, Italie, France enfin où il rencontre Fauré, Dukas, Debussy et Rodin. En septembre 1910, la création de sa Huitième Symphonie par mille exécutants, soulève d'un enthousiasme historique les six mille auditeurs rassemblés à Munich.
Cette nouvelle vie, ces triomphes nouveaux laissent pourtant Alma toujours insatisfaite. Sa liaison avec Walter Gropius révèle à Mahler l'insidieuse dégradation de leur couple et lui laisse une blessure que même Freud ne saura pas guérir.
Huit mois plus tard, proche de ses cinquante et un ans, l'illustre musicien va quitter cette terre de douleurs, laissant inachevée une Dixième Symphonie dont le manuscrit est criblé de plaintes et de cris de révolte. Son oeuvre entrera tout de suite en purgatoire pour plus d'un demi-siècle. Ressuscitée, réhabilitée, célébrée partons et partout, elle rayonne aujourd'hui d'une inaltérable jeunesse.
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