Il n'est pas forcément besoin pour se ressourcer comme on dit, d'aller chercher des perspectives exotiques, des destinations lointaines ou des points de vues grandioses.
A l'instar de Voltaire qui pensait que l'art de cultiver son jardin constituait une forme de sagesse, il est possible d'éprouver de puissantes sensations en s'immergeant au sein d'univers microscopiques.
On peut voyager et voir de haut le monde à la manière neutre de l'objectif d'un appareil de photo, mais il suffit de regarder en s'approchant d'une fleur, pour y percevoir d'infinies nuances de formes, de couleurs, et de parfums.
C'est un peu le sentiment qu'on a en contemplant les natures mortes d'Edouard Manet. J'y trouve pour ma part une force expressive peut-être supérieure à celle qui émane de ses tableaux plus célèbres, de ses audacieuses mais un peu artificielles compositions qui firent scandale autrefois : le Déjeuner sur l'Herbe, l'Olympia...
Car dans ces modestes tableaux domestiques la réalité est transcendée. De la peau mate et irisée des fruits, sourd une douce sensualité, une sorte de délicate palpitation organique; des arrangements de fleurs dans un vase jaillissent des contrastes subtils, tempérés par les transparences conjuguées du verre et de l'eau. Un bouquet de violettes est comme une mousse bleue abstraite qui sort de l'ombre et emplit de bonheur l'espace. Les huîtres dans leur plat opposent presque suavement leurs nuances nacrées, le velours de leur chair ocre et brune, à l'éclat acide des citrons...
Toute sa vie Manet, inspiré largement par son grand ancêtre Chardin, pratiqua l'art de la nature morte. Souvent c'était pour apporter une touche de couleur, un détail insolite ou original à ses portraits et ses compositions intérieures. Durant les dernières années de sa vie elles sont devenues l'objet même de sa peinture, occupant toute son attention. Il en créait partout, même pour illustrer ses courriers. Elles forment comme un accomplissement intérieur imprégné de tendresse et d'humilité. Elles parlent au spectateur comme une voix douce chuchotant à l'oreille de précieux secrets. La sublimation de l'art en quelque sorte.
Ce petit ouvrage constitue une excellente introduction à cet univers. Le catalogue de l'exposition de 2000 au Musée d'orsay, hélas épuisé, pourrait en être un superbe complément (
Manet : les natures mortes : Exposition, Paris, Musée d'Orsay (9 octobre 2000-7 janvier 2001))