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4.0 étoiles sur 5
De l'impressionnisme en littérature., 19 juin 2010
Le titre "Manhattan transfer" évoque une correspondance, un n½ud ferroviaire, un aiguillage, un carrefour, un hall bourdonnant comme une gare, à la croisée de tous les chemins, où des millions de gens se croisent, se côtoient et s'oublient, enfermés dans leur vie, ignorant le reste, rêvant d'avenir et de réussite. Ce titre évoque aussi le flot des émigrants, posant le pied en Amérique via New-York, tel un tremplin, où certains resteront, où beaucoup iront vadrouiller ailleurs, toujours l'espoir au ventre de réussir leur toute petite vie dans cette immense Babel de cet immense pays. Une vie où tout est possible, en bien comme en mal, une ville où tous les coups sont permis. Certains sortiront du lot, d'autres seront engloutis par la masse grouillante.
Dans la première partie (le livre en compte trois), par son écriture faite de simples tableaux esquissés, sortes de mini-nouvelles accolées les unes aux autres, Dos Passos essaie de nous faire ressentir l'ambiance, l'atmosphère de New-York dans les années 1890 à 1900, son ébullition, ses travers, la foule des anonymes qui s'y presse. C'est une écriture impressionniste, toute faite de touches, avec, en retour, ce petit inconvénient que l'on n'a pas le temps de s'attacher aux personnages qui défilent, un peu au rythme des publicités sur un panneau tournant. Par la suite, après nous avoir fait suivre en pointillé plusieurs personnages, parfois sur plusieurs années, Dos Passos les fait interagir entre eux dans les deuxième (1910-1915) et troisième (1918-1920) parties, tantôt directement, tantôt via des intermédiaires. L'auteur se contente de nous faire vivre très vite (à l'image de la vie dans cette ville) certains épisodes marquants de la vie de ses personnages: Ellen l'actrice, Jimmy le journaliste, Gus le politicien, George l'avocat, Congo le tenancier de bar (qui tombera par hasard sur la mine d'or de la prohibition). Si vous aimez les recueils de nouvelles, vous adorerez Manhattan transfer, si vous préférez vous identifier à un même protagoniste dans un milieu donné, un peu à la façon de la famille Joad dans
Les Raisins de la colère ou dans la tradition française des Balzac ou Zola, vous risquez d'être un peu déçu par le picorage superficiel de Dos Passos (attention, je n'ai pas dit que le livre était superficiel), plus destiné à faire ressentir qu'à livrer une formule toute faite et bien huilée. Pour ma part, j'hésite entre 4 et 5 étoiles, 4 parce qu'il m'a manqué quelques points d'accroche, 5 parce que dans son style, c'est vraiment bien fait.
Quant au propos, il n'est pas des plus flatteurs pour New York comparée à une grosse ruche bourdonnante tellement brillante qu'elle attire tous les papillons de nuits et dont nombre d'entre eux se brûleront les ailes, avec tous leurs espoirs tombés dans le caniveau. Nouvelle Babylone, qui attirera probablement bientôt les foudres divines par ses excès en tous genres et dont finalement, le salut semble la fuite, Critique acerbe du "tout argent", un peu comme dans
Gatsby le Magnifique et où l'ennui est au bout de chaque rue semée de gratte-ciels.
Pour conclure, je vous offre un bref aperçu en quelques citations glanées au fil des pages:
"-Papa, pourquoi est-ce que nous ne sommes pas riches?
-Il y a beaucoup de gens plus pauvres que nous, Ellie... Tu n'aimerais pas davantage ton papa s'il était riche, n'est-ce pas?
-Oh! si, bien sûr, papa."
"-Que voulez-vous, tout le monde a sa part de malheur.
-Y en a qui l'ont tout le temps, m'sieu..."
"-Le fait est qu'un honnête homme ne voudrait pas se salir les mains dans la politique et il n'est guère incité à embrasser les carrières publiques.
-C'est vrai, un homme d'aujourd'hui veut plus d'argent, a besoin de plus d'argent qu'il n'en peut gagner honnêtement (...)."
"-Je sais que chaque phrase, chaque mot, chaque signe de ponctuation qui paraît dans la presse publique est épluché, révisé, raturé dans l'intérêt des actionnaires, et de ceux qui publient les réclames."
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5.0 étoiles sur 5
Le Kaléidoscope de la ville, 7 janvier 2009
Manhattan transfer est une des oeuvres les plus (re)connues de Dos Passos notament du fait de sa technique littéraire si particulière, j'oserai dire : "fractale". Faite de fugaces tranches de vies empilées avec l'immédiateté géniale de Dos Passos.
Comme dans sa trilogie monumentale (U.S.A.) - on note ici l'absence de "héros". Le héros, c'est la société toute entière. Elle est vue au travers de ce grand kaléidoscope qui fait tournicoter, dans un lancinant mouvement borwnien, une armada de personnages de tous horizons.
On se téléscope, s'entrecroise ou simplement on se cotoie de loin, dans la grande ruche qu'est le New York au début du XXème siècle. Chaque individu en quête de "quelquechose" qui pourtant, sans cesse, échappe ...
Qui en quête de spiritualité. D'amour. De gloire, de célébrité... Qui en quête d'un morceau de pain, d'un travail pour demain, d'un toit pour la nuit...d'une bouteille de gôle (au nez et à la barbe de la prohibition). On reste magnétiquement, hypnotiquement confiné dans la "grosse pomme".
C'est un magistral tableau des USA pendant la 1ère guerre mondiale. Tableau cynique à souhait : le "ver est dans chaque fruit". Les officiels et les puissants sont corrompus, les idéalistes se vendent au mieux disant, les affaires fourmillent d'intrigues, les sentiments, de lucre ou de stérilité.
"Lost génération" : l'homme de la rue avance, comme égaré, trainant avec pesanteur une forme aigue de désespoir. Dévoré par la grisaille indélébile de cette "Babel en dépression" sans jamais parvenir à la quitter... une oeuvre envoûtante.
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