Cerner avec objectivité le contexte d'indépendance des colonies anglaises d'Amérique du Nord implique que l'on ne puisse passer sous silence la destinée tragique des tribus amérindiennes et de la nation iroquoise en particulier.
Le collectif italien Wu Ming s'empare de l'histoire de la Grande Maison, ces tribus indiennes réparties sur un territoire allant de l'actuel Etat de New York à la Pennsylvanie dès le XII ème siècle, en la drapant d'une aura tragique. Luttant dès les premières décennies du XVII ème siècle contre les turpitudes de la colonisation anglaise, la Ligue des Cinq puis Six Nations (à laquelle appartiennent les Mohawks) voit son équilibre vacillé et son intégrité désagrégée durant le XVIII ème siècle. De l'achèvement de la Guerre de Sept ans (illustré notamment par la proclamation en 1763 par les dignitaires du Royaume de Grande-Bretagne de la garantie de la préservation des terres indiennes situées à l'ouest des Appalaches) à la Déclaration d'Indépendance des colonies anglaises le 4 juillet 1776, s'ouvre une période où l'existence d'un modus vivendi avec les Indiens n'est que pure chimère; les élites coloniales, les rebelles reniant tout ce que le joug britannique leur a imposé et la royauté anglaise ignorant la sauvegarde de leurs intérêts.
Manituana est un grand récit épique, une magistrale reconstitution historique qui ne s'appesantit pas sur les batailles, la sauvagerie primitive des belligérants, les décisions politiques et leurs hérauts états-uniens (G.Washington,...). Les cinq auteurs italiens assument le parti pris narratif de dévoiler le déclin d'une nation indienne en privilégiant la description de leurs grandes figures réelles (Sir William Johnson, Joseph Brant,...) ou imaginaires impliquées dans la lutte. L'immersion dans l'identité indienne est assez édifiante, tant elle réussit par les rites, légendes et idiomes présentés, à présenter une civilisation mue par un désir permanent de défendre son droit à la vie.
Wu Ming sollicite au mieux l'empathie du lecteur pour des peuples sacrifiés sur l'autel de l'avidité, de l'ethnocentrisme en évitant l'écueil de la compassion factice. De plus, les auteurs ne cèdent pas à la tentation d'orienter le lecteur vers le camp opprimé, le collectif ne laissant paraître aucune ranc½ur, aucun jugement, aucune condamnation sur les actes perpétrés par les représentants Occidentaux et Indiens.
Outre la maîtrise narrative qu'il convient de louer, notamment au regard du travail engendré par cette périlleuse entreprise collective, je ne peux que saluer la qualité du récit, soutenu par un style riche et diversifié (quoique l'utilisation d'un argot, emprunté à A.Burgess dans Orange Mécanique pour le passage situé à Londres, fasse état d'un anachronisme et d'une rupture stylistique malvenus à mon goût), aboutissement d'un travail d'orfèvre.
Manituana est en définitive un grand roman d'aventures, sensibilisant un lectorat aux affres et drames de la colonisation, du déracinement et du génocide et à la conquête de la politique, au sens pratique du pouvoir, sur tous les autres champs de la civilisation.