Extrait
Paul avait décidé que cette fois-ci, il allait raccrocher. Finie pour lui la compétition. Il venait d'avoir trente-trois ans et, pour un sportif, c'était indiscutablement l'âge de la retraite. Ce qui le motivait encore plus, c'est le sentiment d'être devenu complètement dépassé. Aux derniers championnats, un petit Japonais hargneux s'était acharné sur lui et avait failli lui casser la jambe.
«Mieux vaut se retirer en beauté», lui avait suggéré un ami.
Sur le fond, il était d'accord ; le problème, c'est que s'il arrêtait maintenant, c'était loin d'être sur une victoire. La dernière devait bien remonter à au moins quatre ans. Depuis, il n'avait fait qu'enchaîner les déboires. S'il avait cru au début à une mauvaise passe, il avait fini par reconnaître que cette mauvaise passe durait depuis trop longtemps pour ne pas être ce qu'il redoutait le plus : le signe cruel et évident qu'il se faisait trop vieux.
Le bon côté des choses, car il semble toujours y en avoir un, c'est qu'au moins cela allait faire une heureuse : Élodie. Son amie avait toujours eu horreur de son sport favori.
Paul pratiquait une forme assez rare de karaté, le taido-ryu. C'était pour lui une véritable passion contre laquelle Elodie avait dû lutter pour obtenir qu'il passe un peu plus de temps avec elle. Elle n'avait jamais compris pourquoi il éprouvait autant de plaisir à se battre avec ses semblables. Ayant horreur de toutes formes de violences, elle n'avait jamais accepté d'aller l'encourager lors de ses tournois.
Quand est-ce que tu en auras fini avec tes trucs de kung-fu ? se plaisait-elle à répéter. Paul ne répondait rien. Il aimait Élodie et elle l'aimait. C'était très bien. Mais il savait qu'ils avaient tous les deux leur propre univers qu'ils ne pouvaient ni partager ni comprendre. Deux univers parallèles destinés, en théorie, à ne jamais se rencontrer.
Professeur de sport dans un lycée, Paul était un sportif accompli. Ou plutôt l'avait été. Et même s'il était sur le point de fermer une porte, l'enseignement et la promotion du sport était, en dehors d'Élodie bien sûr, sa seule passion. Car en effet, et contre toute attente, malgré toutes leurs différences, Élodie et Paul s'étaient trouvés. Les deux univers, qui semblaient condamnés de toute éternité à rester étrangers l'un à l'autre, avaient fini par se rencontrer et formaient un monde nouveau et harmonieux, un système solaire tournant, non pas autour d'un soleil unique, mais de trois, trois passions indéracinables et presque exclusives qui pouvaient s'incarner à travers l'image de trois couples, dont deux étaient symboliques et imaginaires : Paul et Bruce Lee, le plus grand artiste martial de tous les temps ; Paul et Élodie, gentil couple sans histoire, c'est-à-dire heureux et comblé, et enfin Élodie et Marcel Proust, le plus grand écrivain de la terre...
Revue de presse
Extrait « Lorsqu ils s'étaient rencontrés, dix ans plus tôt, rien ne présageait qu'ils allaient tomber follement amoureux l'un de l'autre. Apparemment, tout les séparait. Elle avait la grâce, l'intelligence, la culture, le raffinement. Lui, c'était plutôt la force, la volonté, le culte de l'effort viril. Elle aimait l'art pictural, et lui l'art martial. Elle était passionnée par la culture, et lui par le culturisme. Elle voulait s'essayer à la sculpture et lui voulait sculpter son corps pour ressembler aux héros des bandes dessinées japonaises. Elle lisait Proust, Stendhal, Flaubert et Maupassant. Lui feuilletait les mangas, connaissait par c ur le Bushidô et ne lisait que des romans de cape et d'épée japonais. L'histoire d'un samouraï invincible, La pierre et le sabre d'Eiji Yoshikawa, était son roman préféré. » --http://www.portaparole.it/