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4.0 étoiles sur 5
De l'ambivalence, 15 septembre 2011
Tandis que la bien pensance se demande toujours s'il convient d'interdire Tintin au Congo , on peut s'étonner que le Marchand de Venise ait jusqu'ici échappé aux apôtres du politiquement correct .
A Venise donc , un commerçant s'endette auprès d'un usurier juif pour aider un ami . Le marché sort de l'ordinaire : si Antonio ne rembourse pas Shylock , celui ci sera en droit d'exiger un livre de sa chair ; autrement dit , le juif veut la peau de son débiteur qu'il a appris à détester après des années d'humiliations .
La morale de l'époque Shakespearienne est sans ambages : les juifs y sont dépeints dans leur stéréotype d'avarice , de mesquinerie et de roublardise . A la fin du Marchand , il sera puni en étant forcé par la justice de se convertir à la Chrétienté .
Cependant la puissance de la pièce vient de l'ambiguïté involontaire que Shakespeare a donné à son personnage et qui contredit ses intentions.
Si Shylock est une crapule finie , il n'en livre pas moins à des monologues plein d'élégance visionnaire ! C'est ainsi qu' il déclame en plein seizième siècle qu'être juif n'empêche pas de souffrir , de saigner et de déteste , d'être un homme comme un autre .
Notre "vilain" n'apparaît que dans cinq scènes mais que serait la pièce sans lui ? Fade ! plate ! convenue! niaise ! A la noblesse occasionnelle du héros se superpose la vacuité des "bons" : Batianno est un hypocrite , son comparse une brute qui s'ignore , Lancelot un opportuniste , Antonio une coquille vide.
Et que dire de Portia , la gentille princesse , qui , pour sauver ses amis , se déguise en juriste pour se livrer à une parodie éhontée de justice qui condamnera un homme , qui tout cupide fut-il, était dans son bon droit !
Débarrassés de Shylock ,"nos héros" dissertent dans le dernier acte de l'importance de l'honneur et de la parole donnée , eux qui ont fait condamner par leurs manigances un innocent !
Comme dans Le songe d'une nuit d'été les apparences sont trompeuses : les femmes se déguisent en hommes , les princesses se cachent dans des coffres en plomb ,les salauds ont des éclairs d'humanité et les justes se comportent comme des mécréants.
Si l'on fait abstraction d'intrigues secondaires pénibles , du délire verbal que Shakespeare a mieux maîtrisé ailleurs , le Marchand est un exemple fascinant d'oeuvres littéraires qui , à l'instar du René (1805) de Chateaubriand , ont échappées à leurs créateurs . C'est également ici que l'on trouve cette fameuse citation : " Le monde est un théâtre où chacun à son rôle à jouer ".
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1.0 étoiles sur 5
édition périmée, 9 avril 2011
À qui ne veut pas se livrer pieds et poings liés à une "traduction" (c'est-à-dire à un texte qui n'est pas le texte) mais ne se sent pas de taille à affronter l'original, une édition bilingue offre bien des séductions.
Toutefois, et même sans pousser les exigences philologiques ou critiques au-delà du raisonnable, il est indispensable de mettre en garde sur cette édition.
L'appareil critique est minimal, ce qui en soi n'est pas grave, mais surtout il n'apporte quasiment aucun éclairage : 35 notes en tout et pour tout, portant sur des points plus ou moins arbitrairement choisis ; la préface est la traduction de celle de The Arden Shakespeare deuxième série (1955 : combien d'eau a coulé sous les ponts depuis...). Mais le pire, c'est encore l'approche textuelle : là aussi, en plus de cinquante ans, les standards ont évolué. La façon dont la notice expédie tous les problèmes, saute sans hésiter des questions aux réponses serait aujourd'hui fatale au moindre mémoire de master. Un personnage, rien de moins, est sacrifié sur l'autel de ce travail intuitif : Salarino et Salerio sont fondus en une seule entité, alors qu'il y a belle lurette qu'aucun éditeur sérieux ne fait plus ce choix, qui entraîne une absurdité dans le dialogue.
Une multitude de coquilles assez sérieuses achèvent d'entacher cette édition ("or" au lieu de "of" page 72, "money's" au lieu "de moneys'" page 78, "In once dit" pour "I once did" page 276, "chanded" pour "chanced" page 278... il y en a près d'une par page en moyenne !) : depuis le temps qu'elle est au catalogue de l'éditeur, on aurait peut-être pu y remédier... En rajeunissant les couvertures d'éditions périmées et leur date de copyright, GF fait croire qu'il ne sait pas faire mieux que "ça" aujourd'hui et dégrade son image.
Je déconseille cette édition.
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4.0 étoiles sur 5
Une clef bien utile., 20 novembre 2011
J'ai lu la pièce, il y a bien longtemps, dans une traduction française. Je l'avais trouvée à la fois captivante par son intérêt dramatique (Antonio échappera-t-il à Shylock?) et par moments très drôle (le dialogue entre Lancelot Gobbo et le vieux Gobbo par exemple), mais ce qui m'apparaissait comme son antisémitisme virulent m'intriguait et me mettait très mal à l'aise. J'ai voulu voir ce qu'elle donnait jouée par Laurence Olivier. Mais comment suivre une pièce où les acteurs parlent l'anglais de la fin du 16° siècle? J'ai donc acheté cette édition bilingue. Je ne suis pas une spécialiste de la langue anglaise, ni des études shakespeariennes. Je dirai donc que la préface, qu'elle soit ou non parfaite, m'a au moins permis de me faire une idée du contexte historique et de ce que l'on pensait et disait généralement des Juifs dans l'Angleterre élisabéthaine. De plus savants que moi pourront bien sûr discuter la traduction, mais grâce à elle j'ai pu éviter de comprendre complètement de travers certaines lignes, ou de ne pas les comprendre du tout.
Cette clé en mains, il m'a été possible de regarder "The Merchant of Venice", avec le grand Laurence Olivier dans le rôle de Shylock, Joan Plowright dans celui de Portia, Jeremy Brett (qui devait jouer Sherlock Holmes dans la série Granada 10 ans plus tard) incarnant Bassanio et Michael Jayston Gratiano. C'est une formidable version, où chacun des acteurs joue parfaitement son rôle, et où Shylock est à la fois comique, effrayant, humain, et émouvant. Parfaitement, émouvant. Et pour la première fois, j'ai eu l'impression de comprendre le personnage. Mais si je n'avais pas eu l'édition bilingue, gardé à portée des yeux le texte anglais, lu auparavant sa traduction française, je crois que je n'aurais pas saisi un dixième de la pièce. Des spécialistes ou personnes particulièrement cultivées pourront donc critiquer cette édition, à mon modeste niveau elle m'a été bien utile. Elle a été la clé qui m'a ouvert la superbe interprétation de la pièce par Olivier et son équipe: Plowright, Brett, Jayston et consorts.
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