Titre original : "Conquest", Clarence Brown, 1937, NB, VOST seulement, excellente copie.
Marie Walewska a-t-elle été un grand amour de Napoléon ? Celui-ci, à Sainte-Hélène, affirmait n'avoir jamais aimé, sinon Joséphine, au début... Coquetterie de grand homme ? Car pour quelqu'un qui n'aurait pas aimé, ses lettres, elles, témoignent d'un coeur bien passionné, même romanesque... Napoléon Bonaparte ou le sentimental honteux ? Sûrement ! Il y a beaucoup d'hommes pour juger le sentiment amoureux indigne de leur virilité. Quoi qu'il en soit, Marie Walewska est un des personnages-clés de sa vie, surtout à partir du moment où elle lui apporta la preuve qu'il pouvait être père, donc fonder une dynastie; et, curieusement, c'est parmi la pléthore de films ayant Napoléon pour thème, le seul qui ait été consacré à la jolie polonaise.
Le scénario suit très fidèlement ce que l'on sait à l'époque du personnage, principalement à partir de deux livres: "Pani Walewska" (1904) de Waclaw Gasiorowski et "Marie Walewska, l'épouse polonaise de Napoléon" (1935) d'un descendant de Marie, Philippe d'Ornano.
Mariée à 18 ans à un homme de 50 ans son ainé, Marie rêve de voir Napoléon rendre son indépendance à la Pologne occupée par les Russes; elle le rencontre, elle lui plaît, l'Etat-Major polonais veut profiter de cette opportunité, et la pousse dans les bras de cet homme qui la fascine et la déçoit. Mais l'amour naîtra et malgré les séparations, malgré le mariage avec Marie-Louise, malgré l'exil, elle restera sa "compagne", lui rendant même secrètement visite à l'île d'Elbe, dernier épisode du film.
Clarence Brown qui est à Greta Garbo ce que Josef von Sternberg est à Marlène Dietrich, à savoir l'homme qui l'a le mieux filmée et le mieux dirigée, a réalisé un film bien bâti et d'une grande beauté, même si la neige est en poudre, et les palais en cartons-pâte, c'est l'époque qui veut ça, et cela ne participe pas peu au charme désuet des films historiques de ces années-là; et s'il a obtenu de Greta Garbo un jeu très sobre, très réservé, auquel elle nous a peu habitués, il n'a pas réussi à imposer autant de retenue à Charles Boyer qui s'agite beaucoup pour incarner un Napoléon conquérant et sentimental.
Tous les personnages historiques de quelque ampleur sont ou trop grands ou trop denses pour qu'un acteur célèbre puisse les incarner sans qu'il y ait entre eux et lui comme une superposition. Seul un acteur parfaitement inconnu aurait une chance d'habiter Napoléon ou César, Churchill ou de Gaulle, sans créer ce dédoublement gênant...
Pourtant Boyer a une excellente scène, très théâtrale, dans le bon sens du terme, et dont il se sort à merveille : à Marie qui, dit-elle, le voit "dans la lumière", Napoléon énumère quelques-unes de ses défaites, de ses défaites personnelles : à Brienne, quand ceux qui l'appelaient "La Paille au nez" l'empêchait d'approcher de l'âtre, ce qui fait qu'il a toujours eu froid et qu'il aura toujours froid; quand Joséphine fêtait ses victoires dans les bras d'autres hommes; et sa propre famille jamais rassasiée d'argent, de titre, d'honneur, et qui n'hésiterait pas à le trahir... "Pensez à cela, dit-il, quand vous me verrez dans la lumière !"
S'il n'y a pas de héros pour son valet de chambre, il n'y en a pas non plus à ses propres yeux... s'il est lucide.
Clin d'oeil aux initiés, le film ne cesse de nous montrer le comte d'Ornano auprès de Marie, sans rien laisser voir de l'amour que celui-ci lui porte mais qui lui vaudra de l'épouser en 1816, avec l'accord de l'Empereur... pour la perdre l'année suivante, à 31 ans, après qu'elle lui aura donné un fils à lui aussi.
Qu'un tel destin n'ait pas plus inspiré les cinéastes laisse rêveur ! En attendant, il reste ce film-ci des plus agréables à voir et à revoir.