Masse et puissance m'est d'abord apparue comme une oeuvre d'imagination généreuse mais sans plan, lancée voire gaspillée en généralisations outrancières, en analogies douteuses et superficielles, en classifications inutiles, en tautologies, et en objectifs nobles - mais abandonnés aussitôt que déclarés. Ces impressions demeurent mais disparaissent, presque entièrement. Le propos de Canetti s'échafaude sur des classifications et des métaphores, et sur de nombreuses incursions dans les grands exclus de la raison qui en font l'originalité et la richesse. On trouve ainsi plusieurs paraphrases ou citations in extenso d'observations et journaux cliniques - paranoïa, delirium tremens, schizophrénie, paralysie -, de mythologies totémiques et chamaniques, de portraits des despotes et rois africains, mongoles, indiens, chinois des siècles reculés. Le tout, parvenu à un certain stade (la 350e page environ), prend relief et consistance, et dévoile sa systématicité. L'esprit de croissance dont Canetti repérait, déjà, le partage et le culte à l'est comme à l'ouest (parmi des blocs "armés jusqu'aux dents et bientôt jusqu'à la lune"), est illuminé dans ses ressorts intimes et dans ses anciens encastrements rituels (guerriers, chasseurs et funèbres) dont il s'est émancipé pour leur ravir la palme. On dépose Masse et puissance avec le sentiment qu'un peu du mystère de notre malédiction est levé.