Mauvais sang est un film qui me passionne encore, bien que je m'en sois beaucoup éloigné. Il a marqué mon adolescence et je continue à me le repasser régulièrement. Les personnages semblent se réduire aux stéréotypes qui ont présidé à leur création : le chef de gang vieillissant, le médecin défroqué, le jeune homme lettré qui s'apprête à devenir un cambrioleur professionnel, et les jeunes femmes innocentes fascinées par ces représentants d'une chevalerie interlope.
Curieusement, ces êtres stéréotypés prennent vie sous nos yeux. Ils acquièrent, à mesure que se révèlent à nous les rapports qui les unissent, une épaisseur insoupçonnée. Ils parlent, et nous découvrons un phrasé qui s'impose, une parole inimitable. Le texte, émaillé de citations et de poèmes, sonne juste. Les tourments, les émotions de tous ces personnages nous parlent.
Il en résulte une grande cohérence, qui se dégage de l'ensemble du film, qu'on croie ou non à l'histoire qu'il raconte. La photographie, la mise en scène, le montage se révèlent somptueux ; rien à voir avec le tape-à-l'oeil maniéré d'un Beineix (même époque). Très belle interaction de l'image, de la musique et du texte. Carax joue à déconnecter ce qu'on voit de ce qu'on entend, en faisant ventriloquer Alex ou en faisant sortir du combiné d'un téléphone une voix au son clair, comme si on se trouvait en même temps aux deux bouts du fil. Dans ce mélodrame fantasmagorique, tous les acteurs sont merveilleux : Denis Lavant, Julie Delpy, Juliette Binoche, Michel Piccoli, une certaine Carroll Brooks, et... Hugo Pratt.
Évidemment, le personnage du commissaire de police est une caricature, une marionnette égarée au milieu de tous ces truands existentialistes, et sa mort est un événement manifestement saugrenu. Alex devient un meurtrier. Leos Carax aurait-il simplement court-circuité le niveau référentiel pour insister lourdement sur le niveau des implications symboliques (meurtre du père, etc.) ? C'est en tout cas le seul moment où l'on perd le contact avec le personnage d'Alex, et où la logique des événements échappe cruellement aux spectateurs. Mauvais sang n'est pas une fiction policière, n'est pas un récit réaliste, mais plutôt un conte hoffmannien destiné aux grands enfants de la fin du XXe siècle.