Max Bruch est un compositeur mal connu en France, sauf pour son fameux premier concerto pour violon. Est-ce la faute à son style, à sa carrière très officielle dans l'Etat allemand ? La musique qu'il composait à l'époque de Brahms et de Mahler n'est pas moderne, elle est très classique, mais elle s'écoute avec un réel plaisir : ce double disque en est la preuve.
Bruch est un excellent concertiste, la gloire de ces concertos pour violon (en particulier le premier) en témoigne. On retrouve cette richesse du dialogue entre le violon et l'orchestre à travers des œuvres virtuoses et très sensibles composées pour violon et orchestre : une très belle et très mélancolique "Romance" ; un "Adagio appassionato" déchirant, un "Konzertstück" d'une belle virtuosité, et cet étrange adagio "In memoriam" funèbre, triste, résigné. Son sens de la mélodie est indéniable. Le jeu sobre et efficace, retenu et néanmoins dynamique de Salvatore Accardo ajoute au plaisir de l'auditeur. Ce sont là de belles interprétations d'oeuvres rares et peu enregistrées.
Mais Bruch est aussi un compositeur symphonique original. Ses symphonies, confidentielles en France, viennent contredire l'idée d'un compositeur académique, rivé sur les rigueurs formelles.
La première, en quatre mouvements, est d'une richesse sonore inhabituelle. Si le scherzo rappelle ouvertement Mendelssohn, l'orchestration est originale et habile (on peut noter l'importance accordée aux bois), et forme un ensemble puissant.
La seconde est révolutionnaire. Elle ne comporte que trois mouvements, agencés selon une gigantesque forme sonate, et s'apparente davantage à Bruckner, tant son écriture est complexe, tant son architecture est riche, tant sa polyphonie est développée ! Le premier mouvement est crépusculaire, sombre, animé par une urgence, une tension dramatique oppressante inhabituelle chez Bruch. L'adagio est déchirant, apaisé mais triste, résigné. Le final, au contraire, marque un puissant retour à la lumière, au bonheur.
La troisième et dernière symphonie retrouve une forme en quatre mouvements, mais poursuit les audaces stylistiques des deux symphonies précédentes. Après un premier mouvement plein d'allant et de puissance, l'adagio constitue une pause. Le scherzo, vif et entrainant, prépare un final puissant et joyeux. Force est de constater l'orchestration personnelle de Bruch, qui s'appuie tantôt sur les cordes, tantôt sur les bois, pour exprimer la tristesse et la solitude.
De ce fait, Bruch apparaît comme un véritable chaînon manquant dans l'histoire de la symphonie allemande : assumant l'héritage romantique de ses aînés, Mendelssohn, et Schumann, il fait le pont avec Bruckner, son contemporain. Il se révèle ainsi tout autant post-romantique que néoclassique.
Dans ce répertoire très "germanique", Kurt Masur dirige avec aisance et puissance l'orchestre avec lequel il a tant travaillé, le prestigieux Gewandhaus de Leipzig. La technique est, comme souvent chez Philips, impeccable. Et il s'agit d'enregistrements d'oeuvres rares. Pourquoi, dès lors, bouder notre plaisir ? Ecouter ces oeuvres, c'est les adopter. Les réécouter, c'est les apprécier.