Ce coffret présente les quatre dernières réalisations de Max Ophüls, depuis son retour en France. Le metteur en scène, pourchassé par les nazis, avait trouvé refuge à Hollywood. Ophüls est LE cinéaste du mouvement. Tout était prétexte, dans ses films, à faire bouger et virevolter sa caméra, dans des mouvements d'appareils aussi complexes que gracieux. Un homme qui marche, bouge ? Donc je bouge avec lui. Un couple qui danse bouge ? Alors je bouge avec eux...
Quatre films, quatre chefs d'oeuvres, quatre classiques, dans des versions restaurées, et cadrages d'origine.
La place impartie au commentaire empêche de développer un texte sur chacun de ces films. Les liens ci après conduiront à des chroniques précédemment écrites sur les trois premiers films.
La RondeLe PlaisirMadame De...S'agissant du dernier, LOLA MONTES, un problème se pose. Ce métrage ne fut restauré et remonté tel qu'Ophüls l'avait prévu, que récemment. On ne trouve cette version que dans ce coffret. L'autre édition DVD disponible
Lola Montes [Import Zone 1] , d'après le commentaire d'un autre internaute (et je le crois sur parole) offre des couleurs et une définition exécrable. Je fais donc paraître ma chronique de LOLA MONTES sur ce support, avec un lien vers la seconde édition.
Ce coffret présente aussi un entretien de 80 minutes avec Marcel Ophüls, découpé en quatre parties, visibles après chaque film. Agrémenté d'interview de Danièle Darrieux, Daniel Gélin, techniciens et chefs opérateurs. Intéressant, instructif, mais sans doute pas aussi fouillé qu'on aurait pu l'espérer. Plusieurs anecdotes de tournages relatées dans mes chroniques sont issues de ces entretiens.
LOLA MONTES (1955) :
Après la réalisation de MADAME DE, différents projets occupent Ophüls, dont MAM'ZELLE NITOUCHE, qui a été écrit et découpé, mais dont Ophüls fut écarté à trois semaines du tournage, par la vedette Fernandel, et remplacé par Yves Allégret.
Ophüls reçoit alors une proposition venue d'obscurs producteurs, aussi douteux que les valises de billets qu'ils apportent. Le budget est conséquent, mais le cahier des charges strict : le film devra mettre en valeur l'actrice Martine Carol (vedette de la série CAROLINE CHERIE) d'après un livre de Cécil Saint-Laurent sur la courtisane Lola Montez (déjà auteur de la série des CAROLINE), devra être en couleur, filmé en scope, en stéréo, et tourné en trois langues : français, anglais et allemand.
Ophüls prépare le tournage en Suisse, et réinvente complètement son film, malgré les visites des avocats et huissiers envoyés par la production. Contrarié de voir son autorité mis en cause, le metteur en scène multiplie les tours de force, se lance dans un projet ambitieux et exigeant. A partir d'une intrigue relativement simple (ascension et déchéance d'une courtisane, danseuse, journaliste, maîtresse de Liszt, Wagner, ou Louis Ier de Bavière) Ophüls bâtit un film complexe, en flash-back non chronologiques, et en tournant un bon tiers de son film sous chapiteau.
Lola Montès, contrainte à l'exil, conspuée après sa liaison avec Louis de Bavière, ruinée, se retrouve engagée dans un cirque, où les spectateurs paient pour écouter les exploits de sa vie tumultueuse. Ophüls règle ainsi des plans séquence et travellings dont il a le secret, avec des centaines de figurants, acrobates, animaux, musiciens, trapézistes, et au milieu de ce capharnaüm, Lola, sous un spot, comme une bête de foire, contrainte de rejouer les moments forts de son existence. « Posez-lui les questions les plus intimes, pour 25 cents » annonce le maître de cérémonie, joué par Peter Ustinov.
Sorti fin 1955, le film est un échec. Le public hurle au scandale. On ne comprend rien à l'histoire, alambiquée, ni aux images tordues, ni à ce format de film qui change selon les scènes, ni à ces personnages qui parlent toutes les langues (de l'allemand en plus !), et surtout, comble de l'horreur, Martine Carol ne se déshabille pas une fois en 1h35 ! Qu'a-t-on fait de la Caroline Chérie pulpeuse, frivole, légère, devant qui on s'affolait quand elle apparaissait à demi nue ? Qui est cette Lola, si indépendante, cultivée, sombre, qui plane si haut, pour retombée si bas ? Le film sera remonté de manière linéaire, re-postsynchronisé en français, recadré, coupé, charcuté... Il faudra attendre 40 ans pour que la Cinémathèque rende à ce film, la forme souhaitée par son réalisateur.
Et quelle forme ! Des couleurs chatoyantes, des jeux de lumières, travelling vertigineux (le dernier plan est hallucinant), des cadrages baroques, une construction libre, ouverte. Et ce paradoxe : condamner le marchandage du corps, des images, de la sexualité, en filmant la cruauté et l'hypocrisie de spectateurs de cirque prêts à payer pour toucher une femme en cage... en utilisant l'actrice qui fait justement fantasmer les hommes, sur les écrans, dans des productions bons marchés. Le miroir tendu aux spectateurs renvoie un reflet qu'ils n'ont pas envie de voir.
Il plane sur ce film une impression étrange, angoissante, cruelle, malsaine. Ce n'est pas un grand spectacle familial. Ce n'est pas un film facile. C'est une aeuvre d'autant plus noire, qu'elle sera la dernière de Max Ophüls, qui a jeté ses dernières forces dans ce tournage pénible, et dont le caeur fatigué lâchera deux ans plus tard. Une aeuvre maudite, mais heureusement réhabilitée.