La parution de cette Catena d'Adone (la Chaîne d'Adonis), premier opéra romain, et seul ouvrage du genre que nous ait laissé Mazzocchi, est un véritable événement discographique. Écrite en un prologue et cinq actes, l''œuvre nous est parvenue sous la forme d'une belle partition imprimée, signe de son importance puisque beaucoup d'opéras de l''époque ne subsistent qu''en manuscrit. Malgré tout, cette partition, selon l''habitude du temps, demande à être complétée : en guise d''ouverture et d''intermèdes entre les actes, Nicolas Achten a donc habilement intégré des sinfonie de Kapsberger, exact contemporain de Mazzocchi. Comme dans l''Orfeo de Monteverdi, et dans un style comparable, chaque acte fait aussi entendre des chœurs, ici écrits à trois, six ou même huit voix, et pris en charge par les solistes.
Le titre de l''œuvre, qui peut sembler intriguant, est à lire au sens métaphorique : Adonis, amant de Vénus, s''égare dans une forêt enchantée et rencontre la magicienne Falsirena qui s''éprend de lui et l''enchaîne d''un lien invisible mais puissant. Étrange personnage à la vérité que cette « fausse sirène » : tenant à la fois d''Armide et de Didon (voyez sa plainte lors du départ d''Adonis : « Ah, je délire, où suis-je? Vous êtes partis, ô mes yeux' »), elle rappelle également Médée lorsqu''elle use de magie et invoque solennellement Pluton pour obtenir son aide. La fin de l''œuvre, en revanche, montre une Falsirena démasquée : punie pour avoir, en dernier recours, tenté d''usurper l''identité de Vénus, elle sera attachée à un rocher par une chaîne 'cette fois bien réelle', juste retour des choses qui laisse Adonis libre de retourner dans les bras de la déesse.
Ce livret, dont nous ne donnons ici qu''un pâle résumé, offrait à Mazzocchi plusieurs occasions de montrer sa grande maîtrise de la déclamation expressive. Plein de noblesse, son recitar cantando retient l''attention en combinant sans cesse le charme mélodique à l''audace harmonique. Modulations imprévues, retards, décalages, phrases inachevées, effets de glissandos, jeux d''échos, tout est mis en œuvre pour traduire les multiples affects qui parsèment ce poème chargé d''antithèses et d''images baroques. Voyez encore cette scène, superbe illustration du pouvoir de la parole, où Falsirena, écoutant sa suivante lui décrire Adonis, en tombe amoureuse avant même de l''avoir rencontré!
Sous prétexte que la distribution n''affiche aucun nom connu, on aurait bien tort de se priver de ce coffret. Sans être inoubliables, les chanteurs ont des voix chaleureuses et paraissent pénétrés, à tout moment, de l''émotion voulue. L''art de réaliser le continuo est certes un domaine où beaucoup de progrès ont été faits ces dernières décennies, et pourtant ce qu''on entend ici paraît aller encore plus loin en efficacité dramatique comme en subtilité, notamment grâce à l''ajout d''instruments rares tels le clavecin-luth, l''épinette ou le tiorbino (version à l'octave du théorbe). On sent chez les Scherzi Musicali la présence d'un rigoureux travail d''équipe, qui n''est pas sans rappeler l''heureuse époque où le Concerto Vocale défrichait les opéras de Cavalli, sous la direction inspirée de René Jacobs, chef, chanteur et claveciniste comme Nicolas Achten.