Antonio Mazzoni, "Aminta" (1756), J. B. Otero, 2 CDs K617-Harmonia Mundi, 2006.
Antonio Mazzoni (compositeur italien né à Bologne, 1717-1785), fuyant Lisbonne détruite par le séisme de novembre 1755, une des premières catastrophes qui bouleversa l'opinion publique européenne, passa par Madrid où Farinelli, d'abord préposé au soin d'apaiser par son chant la mélancolie chronique de Philippe V, puis véritable surintendant des plaisirs musicaux du grand mélomane que fut Ferdinand VI, lui commanda cet "Aminta", sur un livret de son ami Pietro Metastasio. Eh oui, ce même Aminta, "Il Rè Pastore", auquel Mozart s'attaquera vingt ans plus-tard.
Maître de l'opéra napolitain (étrangement ignoré de beaucoup de dictionnaires, alors qu'il se place au niveau de Jommelli ou de Terradellas), Mazzoni avait remporté des triomphes à Lisbonne avec de grands opéras serias comme "La Clemenza di Tito" ou "Antigone". Le livret d'"Il Rè Pastore" lui permit de ménager de subtiles oppositions musicales entre un monde idyllique, celui d'Aminta, berger d'Arcadie, et une réalité brutale, celle que traine après lui Alexandre le Grand. L'idéal piétiné par l'histoire. Et quel réveil un Alexandre en armes impose au bucolique Aminta ! Ecoutez comme, dans chacun de ses trois arias, le conquérant macédonien fait sonner l'orchestre au complet, avec trompettes, cors, timbales, hautbois, et bassons ! Tout à la fois écrasant et tentateur. Alors que l'orchestration des airs d'Aminta est pleine de brumes, de fluidités, d'incertitudes, "centrifuge" dit très finement Juan Bautista Otero, traduisant l'indécision du héros. Mais comme toujours avec Metastasio, tout doit se réconcilier. "Lieto finale" oblige, l'idéal et le réel s'accordent. Et l'on songe à ces compositions baroques (Tiepolo notamment), dans lesquels des êtres mythologiques, aériens ou sortant de l'onde, rencontrent des êtres humains vêtus d'armures ou de pourpoints, et semblent partager leur monde, les toucher, parler leur langage...
Grand admirateur de Farinelli, et passionné par les vingt-deux années (1737-1759) passées par le castrat à la cour de Philippe V et Ferdinand VI en tant que "directeur des divertissements royaux", et où il déborda d'activités, produisant, avec l'aide des meilleurs compositeurs (Jommelli, Mazzoni, Galuppi, Mele) opéras, sérénades, cantates, ballets, tant pour les théâtres royaux que pour les fêtes de la cour, Juan Bautista Otero, à la tête de l'orchestre de la Real Compañia ópera de Cámara, a réuni une belle distribution pour cette recréation d'Aminta : Anna Maria Panzarella dans le rôle-titre, dévolu en 1756 à Farinelli (fameuse gageure dont elle se sort avec les honneurs); Céline Ricci, Tamiri; Leif Aruhn-Solèn, très bel Alessandro; Delphine Gillot, Elisa; Marina Pardo, impressionnant Agenore.
Avec Literès, Terradellas et Mazzoni, il semble que l'opéra baroque à la cour d'Espagne sorte lentement du placard. C'est heureux.